lundi 7 septembre 2015

Israël : Le dossier contre l'attaque de l'Iran

Article original de George Friedman, publié le 24 Aout 2015 sur le site stratfor
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr 


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Note du traducteur

A lire avec bien sur les pincettes d'usage. Il s'agit toujours de la position d'un Think Tank américaniste très proche des pouvoirs US. Je vous laisse lire entre les lignes.



Le 21 août, la chaîne israélienne de télévision Channel 2 a diffusé un enregistrement de Ehud Barak, ancien ministre de la Défense et ancien Premier ministre d’Israël, disant qu’à trois reprises, Israël avait prévu d’attaquer les installations nucléaires de l’Iran, mais a annulé les attaques. Selon Ehud Barak, en 2010, le chef de cabinet israélien de l’époque, Gabi Ashkenazi, a refusé d’approuver un plan d’attaque. Les membres du cabinet israélien Moshe Yaalon et Youval Steinitz se sont retirés d’un autre plan, et en 2012 une attaque a été annulée parce qu’elle coïncidait avec des exercices militaires américano-israéliens prévus et une visite à suivre du Secrétaire à la Défense US, Leon Panetta.





Le fait que l’interview ait été diffusée, est très étrange. Ehud Barak a affirmé avoir cru que la bande ne le serait pas, et il aurait tenté en vain d’arrêter sa diffusion. Il semblerait que Barak n’ait pas eu assez d’influence pour faire pression sur la censure pour la bloquer, ce qui je suppose est possible. [On peut aussi supposer que ce ne soit qu’une n-ième fausse fuite pour organiser une vraie communication, vu la sensibilité du sujet, Ndt]

Yaalon, comme Ashkenazi, était autrefois chef de cabinet des forces de défense israéliennes, mais il a également été vice-Premier ministre et le successeur de Barak comme ministre de la Défense. Steinitz avait été ministre des Finances et s’exprimait facilement sur ses préoccupations au sujet de l’Iran. Ce que Barak dit, donc, c’est qu’un chef de cabinet, un vice-Premier ministre et un ancien chef d’état-major ont bloqué des attaques planifiées. Comme la coïncidence d’un exercice américano-israélienne avec une attaque planifiée, qui est assez déroutante, parce que de tels exercices sont planifiées bien à l’avance. Peut-être y avait-il une certaine faiblesse dans les défenses iraniennes qui s’ouvre et se ferme périodiquement, et qui a piloté le timing de préparation de l’attaque. Ou peut-être Barak s’est juste mélangé les pinceaux.

Un certain nombre de points sont à noter : Ehud Barak n’est pas un homme à parler de questions hautement classifiées avec désinvolture, certainement pas au cours d’un enregistrement. En outre, l’idée que Barak était incapable de persuader la censure militaire de bloquer la diffusion de l’enregistrement est hautement improbable. Pour une raison quelconque, Barak voulait le dire, et il voulait que ça soit diffusé.

Une partie de la raison aurait pu être d’expliquer pourquoi Israël, si préoccupé par l’Iran, n’a pris aucune mesure contre les installations nucléaires de l’Iran. Étant donné le débat actuel au Congrès américain, c’est une question qui sans aucun doute doit être posée. L’explication que donne Ehud Barak, semble être que les responsables supérieurs militaires et de la défense ont bloqué les plans et que les Israéliens ne voulaient pas contrarier les Américains en attaquant lors d’un exercice conjoint. Le problème avec cette explication est qu’il est bien connu que les responsables militaires et du renseignement israéliens avaient plaidé contre une frappe israélienne et que les États-Unis auraient été contrariés, que des exercices conjoints se produisent ou pas.

Il semblerait, qu’intentionnellement ou non, Ehud Barak recentre l’attention des israéliens sur deux faits. Le premier est que prendre militairement les installations iraniennes serait difficile, et le second, que tenter de le faire affecterait les relations avec un allié indispensable d’Israël, les États-Unis. L’opposition de chefs militaires aux frappes ont fait l’objet de rumeurs et d’allusions lors de déclarations publiques par des hauts gradés militaires et du renseignement retraités ; Barak confirme que ces objections étaient la raison décisive pour laquelle Israël n’a pas attaqué. L’armée n’était pas sûre de pouvoir réussir.

Le potentiel pour un échec désastreux

Une opération militaire, comme toute chose dans la vie, doit être jugée de deux manières. Tout d’abord, quelles sont les conséquences d’un échec ? Deuxièmement, quelle est la probabilité d’un échec ? Prenez, par exemple, l’échec de l’opération de sauvetage des otages américains en 1980. Outre les coûts évidents, l’échec a donné une raison au gouvernement iranien pour affaiblir son respect pour la puissance américaine et donc potentiellement a enhardi l’Iran à prendre plus de risques. Encore plus important, il a amélioré la réputation du gouvernement iranien aux yeux de ses habitants, à la fois en démontrant que les États-Unis ont menacé la souveraineté iranienne et en augmentant la crédibilité de la capacité du gouvernement à défendre l’Iran. Enfin, il érodé la confiance du public américain dans les dirigeants politiques et militaires américains. En réduisant la menace et la perception de la menace, l’échec de l’opération a donné au régime iranien plus de marge de manœuvre.

Pour les Israéliens, le prix de l’échec d’une attaque contre les sites nucléaires iraniens aurait été substantiel. Un des atouts majeurs, politique et stratégique, d’Israël est la croyance du public dans sa compétence militaire. Forgée pendant la guerre de 1967, l’image publique de l’armée israélienne a survécu à un certain nombre d’impasses et de revers. Un échec en Iran nuirait à cette image, même si, en réalité, la force de l’armée est restée intacte. Beaucoup plus important, à l’instar de l’opération américaine qui a échoué en 1980, un échec renforcerait la position de l’Iran. Compte tenu de la nature des cibles, toute attaque nécessiterait probablement des unités des opérations spéciales avec des frappes aériennes et des pertes éventuelles, les pilotes ou les commandos faits prisonniers créeraient une impression de faiblesse israélienne contrastant avec la force iranienne. Cette perception serait un avantage incommensurable pour l’Iran dans ses efforts pour augmenter son influence dans la région. Ainsi, pour Israël, le coût de l’échec serait extrême.

Tout cela doit être mesuré par rapport à la possibilité de succès. En temps de guerre, comme en tout, les succès les plus évidents peuvent se terminer en échec. Il y avait plusieurs points qui pouvaient faire échouer une attaque contre l’Iran. Quelle confiance ont les Israéliens dans leur services secrets sur place, les fortifications et les défenses sont elles bien analysées ? Comment sont-ils convaincus qu’ils pourront détruire les bonnes cibles ? Plus important peut-être, comment pourraient-ils être certains que les frappes ont détruit les cibles ? Enfin, et le plus important, que savent-ils des capacités de récupération de l’Iran ? En combien de temps les Iraniens pourraient-ils rétablir leur programme ? Souvent, un assaut réussi sur le plan opérationnel ne traite pas le problème stratégique. Le but d’une attaque serait de rendre l’Iran incapable de construire une arme nucléaire ; détruire toutes les cibles connues suffirait-il à atteindre cet objectif stratégique ?

Une des choses à garder à l’esprit est que les Iraniens sont aussi obsédés par les efforts des Services de renseignement israéliens et américains que les Israéliens et les Américains sont obsédés par les programmes iraniens. Les installations de l’Iran ont été construites pour être protégées contre les attaques. Les Iraniens ont également une approche très sophistiquée dans l’art de la tromperie ; sachant qu’ils étaient observés, ils ont fait des efforts pour confondre et tromper leurs observateurs. Les Israéliens ne pourront jamais être certains qu’ils n’ont pas été trompés par toutes les sources prétendument fiables, par chaque image satellite et par chaque appel téléphonique intercepté. Même si seulement une ou deux sources d’information sont en fait trompeuses, lesquelles le sont ?

Une attaque israélienne contre l’Iran provoquerait un réajustement majeur chez les autres acteurs régionaux dans la manière dont ils perçoivent Israël et l’Iran. Et pour Israël, la perception de son efficacité militaire est un atout stratégique. Il y a un risque élevé de mettre en péril cet actif stratégique dans une opération qui échouerait, couplé avec une forte chance que les actions israéliennes pourraient involontairement renforcer la puissance de l’Iran dans la région. La probabilité de succès a été remise en question par la dépendance d’Israël envers ses services secrets. En temps de guerre, l’échec du renseignement est une donnée. La question est de quantifier l’ampleur de cet échec – et il n’y a aucun moyen de le savoir avant de frapper. En outre, le succès opérationnel peut ne pas donner le succès stratégique. Par conséquent, le ratio de risque potentiel par rapport à la récompense a plaidé contre une attaque.

Considération sur des capacités de l’Iran

Il y a un autre côté à cette équation : quelles sont exactement les capacités des Iraniens ? Comme je l’ai dit précédemment, l’uranium enrichi est un élément nécessaire mais non suffisant pour une arme nucléaire. Il faut aussi créer un dispositif qui peut être activé sous terre dans des conditions contrôlées. Mais le développement d’une arme, par opposition à un dispositif, nécessite une technologie de miniaturisation et de durcissement pour s’assurer que l’arme atteindra sa cible. Ceux qui sont obnubilés par les progrès réalisés dans l’enrichissement de l’uranium n’ont pas tenu compte des autres technologies nécessaires pour créer l’arme nucléaire. Certains, dont moi-même, ont fait valoir que les retards constants dans la réalisation d’une arme s’enracinent à la fois dans le manque de technologies critiques et dans les préoccupations iraniennes au sujet de la conséquence d’un échec.

Ensuite, il y a la question du calendrier. Une arme nucléaire serait la plus vulnérable au moment où elle serait terminée et montée sur son système de lancement. À ce moment, elle ne serait plus souterraine, et les Israéliens auraient la possibilité de frapper quand les Iraniens seraient en train de monter l’arme sur le dispositif de lancement. Israël, et dans une plus grande mesure les États-Unis, ont des capacités de reconnaissance. Les Iraniens savent que la phase finale du développement de l’arme est celle ou il y a les plus grands risques de détection et d’attaque. Les Israéliens ont peut-être senti que, aussi risquée qu’une opération future puisse paraître, elle était beaucoup moins susceptible d’échouer qu’une attaque prématurée.

Les motivations de Ehud Barak

Que ce soit intentionnel ou non (mais je soupçonne que ça le soit) Barak a voulu attirer l’attention, non pas sur les anciens plans pour une attaque de l’Iran, mais sur la décision d’abandonner ces plans. Il a souligné qu’un chef d’état-major israélien a bloqué un plan, un ancien chef de cabinet a bloqué un deuxième plan et le souci de la sensibilité américaine en a bloqué un troisième. Pour le dire en des termes différents, les Israéliens ont examiné et abandonné des plans d’attaques sur l’Iran à plusieurs reprises, lorsque les commandants supérieurs ou des membres du Cabinet ayant une expérience militaire significative ont refusé d’approuver le plan. Il n’est pas mentionné non plus que ni le premier ministre ni le Cabinet ne les ont déjugés. Leur jugement – et le jugement de beaucoup d’autres – était que l’attaque ne devait pas être exécutée, du moins pas à ce moment-là.

La déclaration de Barak peut être lue comme un argument en faveur des sanctions. Si les généraux n’ont pas suffisamment confiance dans une attaque, ou si une attaque peut être annulée de façon permanente en raison d’un exercice avec les Américains, alors la seule option est d’augmenter les sanctions. Mais Barak sait aussi que la douleur ne force pas toujours à la capitulation. Les sanctions pourraient être politiquement satisfaisantes pour les pays incapables de parvenir à leurs fins grâce à une action militaire ou des moyens secrets. Comme Barak le sait sans aucun doute, imposer de nouvelles restrictions sur l’économie de l’Iran permet de penser qu’on fait quelque chose d’utile. Mais les sanctions économiques, comme une action militaire, peuvent produire des résultats indésirables. Des mesures beaucoup plus douloureuses que les sanctions économiques n’ont pas toujours réussi à forcer la capitulation comme au Royaume-Uni ou en Allemagne [pendant la WWII, NdT], et n’y ont réussi au Japon qu’après l’utilisation d’armes atomiques. Le bombardement du Vietnam du Nord n’a pas causé de capitulation. Les sanctions sur l’Afrique du Sud ont fait le travail, mais cela concernait une nation profondément divisée avec une majorité en faveur de ces mesures économiques. Les sanctions n’ont pas invité la Russie à modifier sa politique. Imposer la douleur unit souvent un pays et renforce le gouvernement. En outre, à moins que des sanctions ne conduisent rapidement à un effondrement, elles ne seraient pas en mesure d’ôter à l’Iran toute motivation pour compléter son programme d’arme nucléaire.

Je ne pense pas que Ehud Barak pensait aux sanctions. Ce qu’il a dit, c’est que chaque fois que les Israéliens ont pensé à une action militaire contre l’Iran, ils ont décidé de ne pas la faire. Et il n’a pas vraiment dit que ce sont les généraux, les ministres ou les Américains qui l’ont bloquée. En réalité, il a dit que, finalement, c’est le Premier ministre Benjamin Netanyahu qui a bloqué, car à la fin, Netanyahu était en mesure de forcer le choix s’il le voulait. Barak a dit qu’Israël n’a pas d’option militaire. Il n’a pas attaqué Netanyahu sur cette décision ; il l’a tout simplement fait connaître.

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Il est peu probable que Barak estime que les sanctions vont contraindre l’Iran à abandonner son programme nucléaire, pas plus que l’accord actuel, en fait. Mon sentiment est que, pour lui, les deux sont hors de propos. Soit les Iraniens ne possèdent pas la capacité ou la volonté de construire une bombe, soit il viendra un moment où ils ne pourront plus cacher le programme – et ce sera le moment où ils seront les plus vulnérables aux attaques. C’est à ce moment, quand les Iraniens armeront leur système de lancement, qu’un sous-marin israélien ou américain lancera un missile et mettra fin à cette question. [Est ce que la livraison des S 300 russes change la donne ? Ndt]

Si Ehud Barak ne voulait pas d’une frappe contre l’Iran, si Netanyahu ne voulait pas d’une frappe et si Barak n’a pas confiance dans les accords ou les sanctions, alors Barak doit avoir quelque chose à l’esprit pour faire face à une arme nucléaire iranienne – si elle se concrétise un jour. Barak est un vieux soldat qui sait s’abstenir de tirer jusqu’au moment ou  il est le plus sûr du succès, même si ce délai rend tout le monde nerveux. Il n’est pas un croyant dans les solutions diplomatiques, dans les actions infligeant indirectement une douleur ou dans les opérations vouées à l’échec. En tout cas, il a révélé qu’Israël n’a pas d’option militaire efficace pour entraver le programme nucléaire de l’Iran. Et je trouve qu’il est impossible de croire qu’il compte sur les sanctions ou la diplomatie. Il attendrait plutôt pour frapper que l’Iran soit engagé dans l’armement d’un système de lancement, se laissant une large fenêtre de tir – une solution difficile pour les nerfs, mais c’est celle qui a la meilleure chance de succès.

George Friedman







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