vendredi 18 septembre 2015

Il faut réguler la production de combustibles fossiles, maintenant!

Article original de Richard Heinberg, publié le 27 Aout 2015 sur le site postcarbon.org
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr 

Les scientifiques du climat sont largement d’accord pour dire qu’il y a assez de combustibles fossiles dans la croûte de la Terre qui, s’ils étaient tous brûlés, auraient pour résultat la hausse spectaculaire du niveau des mers, des conditions météorologiques extrêmes, une production alimentaire en chute libre, la mort des mers, et une extinction de masse des espèces (y compris éventuellement la nôtre). Par conséquent, la seule réponse raisonnable au réchauffement climatique est de laisser la plupart de ces combustibles dans le sol.

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Puit de pétrole

Mais il y a aussi d’autres raisons de réguler la production de combustibles fossiles.



Retour en 2007 quand j’ai écrit un livre intitulé Le Protocole de la déplétion du pétrole [1]. Ce livre plaidait pour une idée de la politique qui avait déjà été mise en avant par le géologue du pétrole Colin Campbell. Le fond de l’idée est de mettre un goulot d’étranglement et de progressivement réduire la production mondiale de pétrole. Le livre ne discute pas beaucoup du changement climatique ; en effet, son sous-titre était : Un plan pour prévenir les guerre du pétrole, le terrorisme et l’effondrement économique. Je fais valoir qu’un tel protocole serait effectivement bon pour les producteurs de pétrole (ainsi que pour tous les autres), en ceci qu’il offrirait des prix stables et un environnement de marché plus prévisible dans lequel opérer.

Le livre échoue essentiellement à se connecter avec les décideurs politiques (quelques villes ont mis en place ce protocole, mais pas de nations), ou les compagnies pétrolières (pas une seule y a répondu positivement), ou les acheteurs de livres (même s’il contient quelques mentions élogieuses de politiciens, d’écologistes, et d’un initié de l’industrie pétrolière).

Maintenant, nous sommes huit ans plus tard et l’industrie pétrolière est prise d’une panique soigneusement déguisée. Aucune entreprise ne veut admettre que son avenir est sombre, mais les signes ne trompent pas. La production indisciplinées et la volatilité des prix sont deux des problèmes que le protocole était destiné à traiter, ont renversé les bilans des producteurs petits et grands.

Les taux classiques d’extraction de pétrole brut ont calé sur l’épuisement des anciens champs pétroliers géants depuis une décennie ; les prix sont initialement montés en flèche, mais l’économie mondiale s’est mise à bégayer dans un quasi statu-quo (oui, d’autres causes ont contribué au ralentissement, y compris trop de dettes). Mais alors les prix élevés du pétrole et les taux d’intérêt bas ont incité les petites et moyennes entreprises de forage à emprunter pour s’attaquer à certains des derniers et pires champs en Amérique du Nord en utilisant la technologie de forage horizontal et la fracturation hydraulique, deux technologies coûteuses. Le boom pétrolier d’huile de schiste qui a suivi s’est produit dans le contexte d’une économie mondiale stagnante et d’une demande limitée pour ces nouvelles sources d’approvisionnements en pétrole. Ce boom a finalement abouti à un effondrement des prix du pétrole (à partir de mi-2014), de sorte que maintenant les frackers perdent de l’argent à la pelle et ont dû recourir à d’énormes quantités de nouvelles dettes qui vont bientôt arriver à maturité, tandis que les nations aux revenus dépendant du pétrole sont confrontées à des problèmes budgétaires périlleux qui pourrait finalement conduire à un bouleversement politique et social.

L’ensemble de l’économie mondiale tourne actuellement grâce au pétrole, donc les prix volatils vont tôt ou tard affecter tout le monde. En 2008, les prix du pétrole ont atteint les $147 le baril, aidant à précipiter une crise financière mondiale dont le monde n’a jamais vraiment récupéré. La baisse des prix d’aujourd’hui satisfait les automobilistes et les compagnies aériennes, mais empoisonne les foreurs. Il n’y a pas de prix rêvé du pétrole qui contente à la fois les producteurs et les consommateurs. L’investissement dans la production future est retardé ou annulé, assurant des pénuries dans quelques années. Plutôt qu’une rampe de descente régulière et prévisible des réserves de pétrole du monde, nous sommes susceptibles de voir des cycles d’expansion et de ralentissement de plus en plus graves qui inhibent la planification et l’adaptation.

oil-price-chart-Sept-2015
Prix du pétrole-graphique-Sept 2015
La loi de l’offre et de la demande est censée offrir les meilleures conditions de marché possibles. Mais si une marchandise particulière se trouve être un pilier de l’économie tout entière, ne se remplace pas facilement, et s’épuise rapidement, obligeant les producteurs à se tourner vers des ressources de qualité toujours plus médiocre, alors l’extraction non réglementée peut conduire à une série de plus en plus fréquente de signaux trompeurs sur les prix. La Réserve fédérale et les banques centrales du monde surexploitent les politiques monétaires et les taux d’intérêt pour tenir l’inflation ou la déflation en échec. La régulation de la production ferait essentiellement la même chose pour les prix du pétrole, aidant à la fois les producteurs et les consommateurs à planifier et à s’adapter.

Les écologistes sont habitués à penser l’industrie des combustibles fossiles comme un ennemi ; mais ils doivent finalement faire face à une vérité qui les dérange. Pour les deux ou trois prochaines décennies, le pétrole et le gaz seront encore nécessaires. Ça sera le cas en partie parce que nous avons actuellement besoin de combustibles fossiles pour la construction, le transport et l’installation d’infrastructures d’énergie renouvelable (panneaux, turbines, voitures électriques, stockage de l’énergie, mises à niveau de l’infrastructure, transports en commun). Si le pétrole devient moins facilement disponible, les utilisateurs existants seront alors en concurrence avec les nouveaux utilisateurs du secteur des énergies renouvelables en croissance rapide. Ce serait formidable si les énergies renouvelables pouvaient même s’auto-alimenter dès le début, fournissant la puissance dont elles ont besoin à partir leur propre fabrication et installation, mais elles ne sont pas assez rentables, elles ont encore besoin de subventions, ni assez polyvalentes, nous sommes loin d’être en mesure d’utiliser l’énergie solaire ou l’électricité éolienne pour l’exploitation minière, les procédés industriels de haute chaleur, les navires porte-conteneurs et les camions lourds. Nous aurons donc besoin d’aiguiller l’énergie, en utilisant les taxes ou les subventions pour diriger nos combustibles fossiles restants préférentiellement vers des efforts de transition pendant que notre utilisation de ces ressources décline en général (idéalement à travers la mise en œuvre des plafonds de carbone). Cela nécessitera certainement une conception plus intelligente de la politique.

En bref, nous avons besoin de combustibles fossiles pour aller plus loin, mais d’une manière mesurée et prévisible. Et nous en avons besoin pour faire le travail nécessaire en attendant qu’ils prennent la porte.
Pourquoi quelqu’un résisterait-il à l’idée de plafonner la production des combustibles fossiles? Beaucoup de gens n’aiment pas l’idée d’une économie dirigée. D’autres craignent de réduire directement les approvisionnements en combustibles fossiles car cela pourrait conduire à une contraction économique. Mais nous nous dirigeons vers la fin de la croissance économique à base de combustibles fossiles dans tous les cas. C’est juste une question de savoir si nous faisons la transition d’une manière coordonnée, ou à travers une série croissante de crises.

En ce moment, les négociateurs de la politique climatique martèlent qu’un accord doit être signé à Paris dans l’année. Parmi les mesures en cours de discussion, certaines (taxe carbone) ne comportent pas de plafonds réels. Si les plafonds sont approuvés, il y aura d’autres décisions à prendre. Devrions-nous limiter les émissions de dioxyde de carbone (ce qui peut encore se compliquer : comment va-t-on estimer les compensations, qu’est ce qui va être pris en compte?) ou simplement limiter l’extraction de combustibles fossiles réels de la mine ou de la tête de puits (ce qui est susceptible d’être beaucoup plus simple)? Ensuite, comment devront être attribués les volumes de production restants? Une idée prometteuse qui n’a pas glané beaucoup d’attention est l’utilisation d’un rationnement, par l’intermédiaire de quotas négociables d’énergie.

Notre dilemme climatique est désastreux et il s’aggrave chaque mois. Nous n’avons pas le temps de tergiverser. Nous devrions faire au plus simple, au plus direct et renoncer à une part annuelle de plus en plus importante de la production de combustibles fossiles en limitant l’extraction dans les mines / têtes de puits. Puis allouer le carburant produit aux citoyens par l’intermédiaire de quotas négociables sur une base par habitant avec une vente aux enchères vers le reste de l’industrie, avec des entreprises vitales pour la transition énergétiques qui seraient subventionnées ou recevraient carrément un rabais sur l’énergie fossile qu’elles utilisent. En outre, nous devrions créer un fond international pour les secours en cas de catastrophes liées au climat, et un autre pour aider les pays pauvres à en finir avec ces politiques de développement à base d’énergie carbonée en passant directement à l’énergie renouvelable et aux technologies intermédiaires. Ah oui, et pendant que nous y sommes : nous devrions fournir un soutien sérieux pour les efforts de séquestration du carbone qui se concentrent sur le renforcement des sols et le reboisement.

Est-ce que cela sera le résultat de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques à Paris du 30 novembre au 11 décembre? Ne retenez pas votre souffle. Mais si c’est cela que vous pensez que nous devrions faire, c’est maintenant le temps de le dire.

Richard Heinberg

[1] Le Protocole de la déplétion du pétrole a également été désigné comme le Protocole de Rimini et le Protocole Uppsala.

Note du traducteur

L’auteur réfléchit avec l’idée qu’un cadre politique mondialisé raisonnable pourrait émerger. La réalité du monde, décrite chaque jour dans nos traductions ne montre pas cette convergence. On voit mal ces mêmes dirigeants qui organisent l’implosion des sociétés au Moyen-Orient et en Europe, se mettre d’accord sur un cadre engageant un avenir équilibré pour tous. On peut aussi noter que ces mêmes banques d’affaires qui tiennent nos dirigeants en laisse, bavent d’envie devant ce marché du carbone qui sera l’occasion de faire de nouveaux bénéfices et de détourner les taxes à leur profit.

Son analyse sur la nécessité de trouver un moyen de se limiter est à mon avis juste et les solutions potentiellement et théoriquement intéressantes mais le fait qu’elles n’ont en fond de réflexion que le cadre climatique et non celui de la géopolitique actuelle est pour le moins étrangement naïf. J’aimerais vraiment entre autre qu’il m’explique comment les Syriens et les Yéménites vont participer à ce gentil marché au quota, et comment les milliardaires vont faire avec leur allocation de 1 000 litres annuels de pétrole pour faire voler leurs jets…

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