vendredi 24 juin 2016

La Grande Manipulation : société moderne et magie

Article original par Alexandr Bovdunov, publié le 10 Juin 2016 sur le site katehon.com
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr





La vie et la mort de Ion Culiano

Le 21 mai 1991, à l’Université de Chicago, un professeur invité en religion comparée lisait son dernier cour magistral sur le gnosticisme. Il était un spécialiste de haut niveau pour aborder ce thème; l’un des principaux chercheurs du gnosticisme, de platonisme et du néo-platonisme, de l’hermétisme et de l’histoire religieuse secrète et manifeste de l’Occident. Après avoir échangé quelques mots avec un étudiant au sujet de sa thèse, le scientifique est parti. Ce fut le dernier moment où les disciples le virent vivant. Quelques heures plus tard, le corps du professeur était retrouvé dans les toilettes pour hommes sur le campus de l’Université. Il avait reçu une balle dans la tête en plein jour, dans l’une des plus grandes universités des États-Unis. A ce jour, le tueur n’a pas été trouvé. Le scientifique, dont le cadavre gisait alors vilainement dans les latrines, était Ion Culianu.




Il était le plus célèbre élève de son compatriote Mircea Eliade, qui, après avoir été son enseignant, lui avait confié par testament le droit de devenir son exécuteur littéraire, il mérite donc une attention particulière. Après avoir émigré de Roumanie dans les années 1970, il a finalement décidé de se lier avec l’Université de Chicago, où il a travaillé avec le grand Eliade. Culianu a porté une grande attention à la tradition occidentale. Il semble qu’à la suite de cette direction, il ait essayé d’équilibrer la pensée de son professeur, portant principalement sur l’Asie et les peuples primitifs. Des expériences d’extase et de sortie dans d’autres mondes, de gnosticisme, de dualité religieuse, la dimension spirituelle du problème du pouvoir, certaines philosophies religieuses occidentales, l’occultisme et le côté sombre de la tradition occidentale et la genèse du phénomène social et philosophique, qui plus tard a reçu le nom de Modernité, sont devenus les sujets de recherche prioritaires pour Culianu.
Culianu était, comme Ted Anthony (un chercheur qui étudiait son travail) l’écrit dans son livre Érotisme, Magie, et Assassinat du professeur Culianu, bien reçu dans un certain nombre d’organisations occultes occidentales. Il a mené avec ses élèves diverses sessions magiques, leur a prescrit de rejeter l’incrédulité au sujet des phénomènes étudiés de la magie et de la religion. Il croyait sincèrement à la sagesse des anciens, et a cherché à utiliser des appareils scientifiques pour pénétrer au cœur des phénomènes de la religion et de la conscience religieuse, mais approcher le seuil des mystères a toujours été une chose dangereuse.
Le public libéral se précipita pour porter le blâme de la mort du scientifique sur l’extrême-droite roumaine et le service de sécurité roumain, la Securitate  (qui a disparu il y a 2 ans), que Culianu avait traités de manière très peu flatteuse. Peu à peu, cette version plus que douteuse des événements avec des motivations très tendues, est presque devenue le récit principal. En effet, en termes de critique des communistes et de leur remplacement par le régime Iliescu, Culianu ne se distingue pas des autres dissidents roumains. On ne peut pas dire la même chose de sa position ferme contre la Garde de Fer et les préférences nationalistes de son maître, Mircea Eliade. Pourquoi était-il nécessaire de le tuer? Et quel est le rapport avec les services de sécurité, certes dangereux, des pays d’Europe orientale tombés dans la pauvreté, le chaos, la corruption et les conflits internes? Aurait-il pu avoir été perpétré par l’organisation (Garde de fer) qui, depuis 1991, n’est plus que le nom d’un groupe de personnes âgées résidant pacifiquement en Espagne et en Argentine?

Culianu aurait pu être tué pour la politique, mais une politique d’un genre très différent. Pour comprendre à qui nous pourrions nous intéresser en ce qui concerne la mort de Culianu, nous devons nous rappeler un autre événement, cette fois associé à son professeur. C’était un moment où Mircea Eliade, lors de l’écriture des multiples volumes de son Histoire des idées religieuses, a atteint la période décrivant l’apparition de la modernité et le développement religieux de la civilisation occidentale du XVIe siècle à nos jours. À son domicile de Chicago en 1984, un incendie a détruit une grande partie des sources et documents rares de cette période. Ne s’étant jamais remis de cette perte, Eliade est mort deux ans plus tard, sans avoir terminé le dernier travail de sa vie. Cinq ans plus tard, c’est la vie de l’étudiant engagé précisément dans ces problématiques, dont la vie a été écourtée.

Culianu a consacré sa vie à l’histoire religieuse secrète de l’Occident. Il ne fait aucun doute qu’il savait beaucoup de choses, et peut-être a-t-il semblé qu’il en savait trop. Par conséquent, ceux qui ne sont pas d’accord avec la version libérale des événements sur l’assassinat de Culianu, offrent de faire appel à son patrimoine scientifique. Il est peu probable que nous trouvions rapidement une réponse plus satisfaisante. Le scientifique n’a tout simplement pas le droit de dire cela, mais nous pouvons sentir la ligne dangereuse que le chercheur a approchée. Prenons par exemple cette étude sur le thème suivant :

La Grande Manipulation: la puissance et la magie

De vinculis in genere /  Sur les liens en général

Dans son livre Érotisme et Magie à la Renaissance, Culianu, se référant aux travaux de Giordano Bruno, le célèbre savant et magicien du XVe siècle, révèle un des secrets de la formation du type de société que le fondateur du situationnisme, l’un des idéologues du printemps 1968, le non-conformiste de gauche Guy Debord, a appelé la société du spectacle. C’est le concept de la Grande manipulation.

L’historien des religions examine le livre De vinculis in genere. Culianu note que la valeur de ce sombre livre dépasse de nombreux ouvrages bien connus sur la théorie politique et sociale. Selon leur cynisme et leur franchise, il n’est comparable qu’avec le Prince de Machiavel. Mais si la figure du prince, un aventurier politique, souverain, comme le note Culianu, est au bord de l’extinction dans le monde moderne, la figure du magicien debout au centre de la conception de Bruno est le prototype des systèmes impersonnels des médias de masse et des mécanismes de lavage de cerveau, qui réalisent dans l’obscurité le contrôle (occulte) sur les masses dans le monde occidental.
Le nom du livre de Bruno, De vinculis in genere, est traduit par Sur les liens en général, et se réfère à la manipulation magique des individus et des masses, à la mise en place d’un contrôle à distance sur les personnes, quelles que soient les structures hiérarchiques de coercition et de punition pour exercer ce pouvoir en direct.
Le concept de lien, vinculum, n’est pas choisi par Bruno par hasard. Culianu note que Giordano Bruno est à bien des égards, le successeur d’un autre néoplatonicien de la Renaissance, Marsile Ficin, et arrive à une une fin logique mais inattendue de l’analogie d’Éros et de la magie entreprise par le fondateur de l’Académie platonicienne de Florence. Pour Marsile Ficin autant que pour Bruno, toute la magie est basée sur l’Éros, y compris ce qu’on peut appeler la magie du social ou du politique. En outre, entre la magie et l’attraction érotique, il y a une similitude instrumentale; le magicien, comme un amant, note l’auteur, construit un réseau ou un piège autour d’un objet de son intérêt. L’art de l’amour ou de la séduction est structurellement similaire à la tâche du magicien. Marsile Ficin utilise activement à l’égard de la magie et de la copulation, le terme rete – réseau, ainsi que des mots tels que illex, illecebra, esca, ce qui signifie le piège, le traquenard, le leurre.

La tâche du magicien est de construire un réseau, de se connecter, d’atteindre ses effets indirects. Bruno met en avant un modèle qui se compose d’individus ou de masses manipulées, et le magicien ou le Grand Manipulateur utilise activement des filets et des pièges, et d’autres outils de liaison. La condition la plus importante, pour l’existence d’un tel système, est la connaissance des désirs humains. Bruno note que le fonctionnement d’un tel plan exige de la subtilité, que la tâche du manipulateur n’est pas directement de l’abrutissement ou de la propagande, mais de créer l’illusion de la satisfaction des besoins et des désirs humains. À cause de cela, il a besoin de connaître et d’anticiper les besoins, les désirs et les attentes de la société. Sinon, aucune liaison ne peut être établie entre l’individu et le manipulateur.
Peter Culianu dit que le système de magie érotique de Bruno vise à permettre à l’outil de contrôler les individus isolés et les masses. «Son présupposé fondamental est qu’un grand outil de manipulation existe – Éros dans le sens le plus général du terme: ce que nous aimons.» Giordano Bruno réduit toutes les passions humaines, tous les sentiments, les plus fades aussi bien que les plus sublimes, à l’amour, parce que la vanité est l’amour de l’honneur, la cupidité est l’amour de la richesse, l’envie est l’amour de soi, qui ne tolère pas l’égalité et même la supériorité de l’autre. La haine, ce que Bruno distingue particulièrement comme un outil de surveillance, est aussi l’amour, mais avec un signe négatif. La manipulation la plus réussie, dit Bruno, est faisable s’il est possible d’allumer un amour de soi manipulé, la philautie, l’égoïsme. Dans l’étude, nous avons trouvé sa description de l’amour comme «la relation la plus exaltée, la plus commune et la plus importante». Dans les formules magiques utilisées dans le livre de Bruno, l’amour est appelé «le grand démon» (Daemon Magnus).
Les effets magiques sur la société en utilisant les passions humaines, résultant de l’amour, sont effectués par contact indirect (virtualem seu potentialem), notamment par l’utilisation d’images visuelles et de sons (outils occultes universels), pour établir le contrôle sur le visible et l’audible. Grâce à ces portes dérobées, le manipulateur peut aller jusqu’à son but premier, appelé porta et praecipuus aditus, la porte principale et vinculum vinculorum, le lien des liens, l’imaginaire (Fantasy). Il convient de garder à l’esprit que l’imagination au Moyen Âge était comprise en conformité avec les enseignements d’Aristote. L’imagination a été pensée pour être un dispositif, qui joue le rôle de médiateur entre le corps et l’âme, les sens et l’intellect. Sous le nom d’imaginaire ou de sens interne, il transforme le témoignage des cinq sens en phantasmes, en images qui ne peuvent être comprises que par l’âme. Le dispositif de l’imagination est un interprète traduisant de la langue des sens dans la langue des phantasmes et vice versa.

L’imaginaire et l’imagination ont l’avantage du monde des phénomènes visibles et des sentiments, de la même manière que l’âme a l’avantage sur le corps. Fait intéressant, Gilbert Durand, le sociologue français du XXe siècle, en est venu à la même conclusion. Il a élaboré la théorie sociologique étayée, selon laquelle certains types et modes d’imagination, leurs structures symboliques et archétypes, prédéfinissent tous les éléments importants de la sphère sociale.
Avec la compréhension qu’il y a une connexion entre le pneuma universel, la matière qui forme le dispositif de l’imaginaire, et l’utilisation locale de la puissance d’Éros, qui est une force connectant cette substance, il est possible de gérer la conscience individuelle au moyen d’une réaction particulière aux images et aux phantasmes sans pour autant que, dans la majorité des cas, ce ne soit pas l’homme qui gouverne son imagination, mais son imagination qui le régisse.

La conclusion du traité de Giordano Bruno est que tout est manipulable, et que l’amour, comme la force qui imprègne le monde, est le seul outil possible de magie manipulatrice, tandis que l’imagination, et le contrôle de l’imagination à travers des images audio-visuelles, est une forme de pouvoir. Le manipulateur crée des connexions de réseaux basées sur l’effet entre lui et des personnes différentes, provoquant ainsi leur action selon sa volonté. Ainsi, il est comme une araignée au centre du réseau de connexions et des interactions. Il est particulièrement important que, selon Bruno, le manipulateur soit absolument indifférent à toute influence extérieure, et donc à toute forme d’amour, y compris l’amour de la bonté, de la vérité, ou même du mal.

Le Grand Manipulateur et la modernité

Le schéma platonicien classique, traditionnel de l’organisation de l’État et de la société, qui était caractéristique des États anciens et médiévaux, ressemble à une pyramide. Le pouvoir est organisé en accord avec les mérites de cette hiérarchie de haut en bas et se réalise dans un style ordre / obéissance. C’était contre cette dictature autoritaire des idées que cette modernité s’est rebellée, au nom des idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité.
Le monde social, construit autour du Grand Manipulateur, est différent, car il est organisé selon le principe des connexions réseaux, entourant le magicien anonyme qui exerce un contrôle implicite non directement, mais indirectement en subordonnant l’imagination. Cela ne tient pas de la simple propagande, mais en créant l’illusion de répondre aux attentes et aux sentiments humains, il exerce un contrôle habile sur ses subordonnés, en dominant la zone de l’imaginaire. Pour que le Grand Manipulateur puisse exercer ce pouvoir, il est crucial que les gens restent sensibles à leurs passions et que la société se compose de personnes qui ne soient pas impliquées dans une cause commune, mais soient plutôt dissoutes dans des groupes auto-centrés en manque de coordination, égoïstes et des coteries. À la place de la hiérarchie, il n’y a qu’un réseau; au lieu de la soumission directe, il y a le contrôle; et au lieu d’une cause commune, il y a l’égoïsme et une absence d’envie de tendre vers le divin, remplacée par la sensualité nue ou l’indifférence.
Est-ce que le monde moderne est vraiment laïque? Si l’on compare le concept de Culianu d’État organisé par le magicien, le modèle du Grand Manipulateur de Bruno et la société autour de nous, nous voyons des similitudes frappantes. Le pouvoir est exercé par le contrôle de l’imagination, et la société est un simple réseau. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, le concept de la société en réseau a vu le jour et est devenu d’un usage presque commun, non seulement dans la communauté scientifique, mais aussi, de façon assez surprenante, dans la sociologie moderne qui utilise la même langue que le traité magique de Bruno.

Dans le monde moderne, le contrôle de l’imagination est exercé par le biais de médias audio-visuels, la télévision, le cinéma, internet et les jeux informatiques de réalité virtuelle, les publicités omniprésentes pour nous leurrer, et l’emploi de millions d’images. La société moderne est une société dans laquelle règne le culte de l’égoïsme et de la gratification sensuelle. Et, oui, l’énergie sexuelle est stimulée, sublimée et manipulée, de telle manière dans la société que celle ci est imprégnée de sensualité et de sexualité, une société qui hurle sur elle-même et établit l’égoïsme comme norme sociale. Ceci est une société de frénésie inexplicable, le triomphe de la corruption de l’esprit et de la chair – la perte totale de l’attention pour le simple côté charnel de la vie qui est rationalisé et logiquement expliqué dans la conceptualisation de Giordano Bruno.

Avec raison, la société moderne peut ainsi être appelée la société magique, ou la société du Grand Manipulateur, si nous connectons les positions et les conclusions de Giordano Bruno, les données de la sociologie moderne, et une simple observation ordinaire de la réalité sociale environnante. Est-ce une coïncidence? Peut-être y a-t-il un lien direct entre la situation actuelle et le travail de Giordano Bruno. Peut-être que le travail de Bruno est un symptôme révélateur de la trajectoire générale du mouvement de l’esprit occidental. Le fait est que cette personne, en tant que philosophe et magicien, a toujours attiré l’attention de toutes les organisations occultistes de l’Occident qui, revendiquant la plus haute connaissance, réclament également le pouvoir.

Alexandr Bovdunov

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