lundi 17 février 2020

Comment prédire l’avenir : Confessions d’un Cassandre

Article original de Ugo Bardi , publié le 20 janvier2020 sur le site CassandraLegacy
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr




Dire la vérité a toujours été dangereux et la première Cassandre, la prophétesse troyenne, a dû en subir les conséquences. Mais il y a une question plus intéressante : comment a-t-elle réussi à avoir raison alors que tous les autres avaient tort ? Je vous raconte ici mon expérience de modeste Cassandre du XXIe siècle, avec mon blog. (si vous souhaitez entendre l’histoire racontée par la prophétesse elle-même, vous pouvez la lire ici et ici).



Il est de tradition au début d’une nouvelle année de faire des prédictions, mais cette fois-ci, je préfère revenir sur ce que j’ai fait pendant plus de 15 ans d’activité de blogs et de médias sociaux. J’ai traité plusieurs sujets différents et, dans certains cas, j’ai fait des prédictions ou j’ai offert mes évaluations. Dans quelle mesure ai-je eu raison (ou tort) ?

Je pense que mon bilan n’est pas aussi mauvais que celui de Cassandre. Et d’après mes dossiers, je pense qu’il y a trois règles pour faire de bonnes (disons décentes) prédictions :
  1. Toujours faire confiance à la thermodynamique
  2. Toujours se méfier des affirmations sur les nouvelles technologies merveilleuses
  3. N’oubliez jamais que le système a des points de basculement imprévisibles
Vous trouverez donc ci-dessous une liste de ce que je pense être mes principaux succès et échecs.
Alors, commençons par là où j’avais raison.

2002L’économie de l’hydrogène est un canular. 2002 est l’année où Rifkin a publié son livre intitulé « L’économie de l’hydrogène ». Je travaillais sur l’hydrogène et les piles à combustible depuis un certain temps alors que j’étais au Lawrence Berkeley Laboratory, à Berkeley, et je savais très bien que les choses n’étaient pas aussi faciles que Rifkin les a décrites dans son livre. Mais, au début, je dois avouer que j’ai essayé de suivre la foule en quête de subventions de recherche [humm, un aveu ? NdSF]. Ensuite, j’ai réfléchi et j’ai décidé que je devais dire ce que je pensais : cette idée ne marchera pas. Et j’avais raison : 20 ans plus tard, aucune trace de l’économie de l’hydrogène, aucun véhicule à hydrogène sur la route, aucune production d’hydrogène à partir d’énergie renouvelable. Voici un billet que j’ai publié en 2007 sur ce sujet.

2003 – Pas d’armes nucléaires en Irak.  Je ne crois pas que j’avais un blog à l’époque. Mais j’ai écrit une évaluation en italien pour savoir s’il était probable que l’Irak ait pu avoir des ADM sous forme d’armes nucléaires. Ma conclusion était que ce n’était pas possible : L’Irak ne disposait pas des conditions et des infrastructures nécessaires. En conséquence, j’ai été diffamé de diverses manières et on m’a dit que si j’aimais tant l’Irak, pourquoi n’y suis-je pas allé vivre ? Mais vous savez comment cela s’est terminé. Je n’ai pas pu trouver mon article, mais il est mentionné dans ce post.

2005 La voiture à air comprimé (The Eolo) est une arnaque.  La voiture à air comprimé est une idée qui est restée vivante en Europe pendant une dizaine d’années, à partir de 2005. Un inventeur français, Guy Nègre, prétendait pouvoir produire en masse un véhicule qu’il appelait « Eolo » et qui pourrait concurrencer d’autres technologies en termes de prix et de performances. J’ai été sceptique dès le début sur la base de quelques calculs simples. Et j’avais raison. Plus de dix ans plus tard, M. Nègre n’est plus parmi nous, et sa voiture Eolo n’est jamais apparue sur les routes.

2006 Les voitures électriques sont l’avenir. Déjà en 2005, je me suis acheté un scooter électrique et j’ai commencé à écrire des articles dans lesquels je faisais la promotion des véhicules électriques comme une bonne technologie qui pourrait atténuer plusieurs de nos problèmes : le trafic, la pollution, le changement climatique, etc. J’avais raison de penser que les VE allaient devenir à la mode, même s’il a fallu un certain temps aux décideurs pour comprendre le but recherché. Aujourd’hui encore, les VE se heurtent à une forte résistance de la part d’une alliance contre nature entre les compagnies pétrolières, les constructeurs automobiles et les écologistes. Mais ils vont remplacer les véhicules traditionnels dans les années à venir.

2008Le prix du pétrole va baisser. Vous vous souvenez qu’en 2008, le prix du pétrole avait entamé une remontée qui avait conduit le baril à être fixé à 150 dollars. Il y a eu un moment de panique où tout le monde s’attendait à ce que les prix continuent à grimper encore plus haut. Ils ont oublié que les prix sont le résultat d’un compromis entre l’offre et la demande et que, comme la demande ne peut pas être infinie, les prix ne le peuvent pas non plus. C’est pourquoi, en 2008, j’ai publié un billet sur « The Oil Drum«  dans lequel j’argumentais en ce sens et je proposais l’idée que les prix baissent. C’est ce qui s’est passé.

2011Le E-Cat d’Andrea Ross est une arnaque. En 1989, j’avais été témoin des premières revendications de « fusion à froid ». L’histoire a déferlé sur le monde scientifique comme un tsunami, mais il s’est avéré qu’il s’agissait d’une erreur. Elle a également déclenché une infinité de tentatives d’imitation, dont certaines étaient carrément des escroqueries. L’une d’entre elles est l’histoire du « E-Cat » inventé par Andrea Rossi en Italie. Après quelques premières tentatives d’évaluation, il m’est apparu clairement qu’il s’agissait d’un canular total, et je l’ai dit plus d’une fois. En fait, cela aurait dû être clair pour tout le monde, mais Rossi a généré un groupe de fidèles qui se sont engagés, entre autres, à insulter et à diffamer les infidèles. Aujourd’hui, près de dix ans après la première déclaration de Rossi selon laquelle il allait bientôt se lancer dans la production de masse de sa machine, je pense qu’on peut dire qu’il s’agissait d’un canular. Vous trouverez l’histoire ici.

2011Les limites de la croissance étaient justes ! En 2014, j’ai publié un livre intitulé « The Limits to Growth Revisited« , mon premier livre en anglais. J’ai réexaminé toute l’histoire de l’étude de 1972 « The Limits to Growth » et comment elle a été rejetée et diabolisée, largement décrite comme contenant de « fausses prédictions ». J’en ai conclu que le livre n’avait rien de mauvais et que son rejet était l’un des premiers exemples d’une campagne de relations publiques négatives visant à discréditer des résultats scientifiques considérés comme nuisibles à un quelconque lobby politique ou industriel. Mon évaluation a été l’une des premières études qui ont conduit à une réévaluation de l’étude qui est toujours en cours. Il est encore tôt pour dire si l’un ou l’autre des 12 scénarios publiés dans le livre de 1972 était « juste », mais il ne fait aucun doute que l’étude est désormais considérée comme un jalon dans la compréhension des systèmes complexes, comme elle le mérite. En ce sens, j’avais fait une prédiction correcte.

2016Le « Sower’s Way » : l’énergie photovoltaïque est l’avenir. Ici, j’ai toujours été un adepte de l’énergie photovoltaïque, depuis 2005, lorsque j’ai placé des panneaux photovoltaïques sur le toit de ma maison. Je pense que j’avais raison aussi, surtout lorsque le PV a atteint la « parité réseau » avec d’autres technologies produisant de l’électricité. Mais il est en train d’évoluer. J’ai marqué la date de « 2016 » parce que c’est quand j’ai publié un document traitant du concept de « Sower’s Way », c’est-à-dire que nous devons investir dans l’énergie fossile pour construire la nouvelle infrastructure d’énergie renouvelable. Nous avançons dans cette direction, bien que nous soyons confrontés à une résistance acharnée de la part de groupes d’écologistes qui ont décidé que nous devons tous mourir dans l’obscurité.

Il y a maintenant des cas où je me suis trompé.

2003Pic pétrolier en 2010. Ici, je ne pense pas avoir jamais fait de prédiction de date de pic moi-même, mais j’ai été un « peak oiler », entre autres le président de la section italienne de l’ASPO, l’association pour l’étude du pic pétrolier. Je dois donc partager la responsabilité des deux erreurs que les « peakistes » ont commises. La première a été de se concentrer sur le « pic » comme s’il était l’équivalent de l’apocalypse et de passer un temps fou à essayer de prédire la date exacte de son arrivée. La seconde a été de sous-estimer l’importance que le pétrole « non conventionnel » aurait pu avoir. Nous n’avons pas réalisé que le pétrole de schiste n’est pas tant une ressource économique qu’une arme de domination stratégique. Il y a eu plusieurs prédictions (y compris la mienne) selon lesquelles la « bulle » du pétrole de schiste allait éclater, mais jusqu’à présent ce n’est pas le cas.

2005 L’EROI est une mesure qui peut nous aider à choisir les meilleures alternatives pour l’avenir. Lorsque j’ai découvert le concept d’EROI (energy returned on energy invested), développé par Odum et Hall, ce fut pour moi une petite révélation : voici une façon objective, scientifique et rationnelle d’évaluer les meilleures technologies pour l’avenir. J’ai écrit mon premier article sur le sujet en 2005, et il est devenu assez populaire en Italie. Je n’imaginais pas ce que la partie reptilienne du cerveau humain pouvait faire quand elle comprenait ce qu’était l’EROI et à quoi elle pouvait servir. Le concept a été étiré, massacré, mis à mal, coupé en morceaux et transformé en ragoût, et plus encore. Quiconque s’intéressait à l’aspect esthétique d’une certaine technologie pouvait trouver des moyens de jongler avec les chiffres et lui attribuer un EROI élevé. L’inverse était également possible. Ainsi, vous pouvez trouver des études qui attribuent un EROI <1 au photovoltaïque et >100 à l’énergie nucléaire, et aussi l’inverse. À ce stade, l’EROI est devenu une métrique inutile, détruite par trop de politique qui lui est appliquée.

2009L’énergie éolienne en haute altitude : le Kitegen. En 2009, j’ai publié sur The Oil Drum une évaluation très positive de l’énergie éolienne de haute altitude, en particulier du prototype en cours de développement en Italie, appelé le Kitegen. J’étais beaucoup trop optimiste. L’énergie éolienne à haute altitude s’est avérée beaucoup plus difficile à développer qu’elle ne semblait l’être au début. Rien dans cette idée ne va à l’encontre des lois de la physique mais, de toute évidence, il y a de gros problèmes, probablement liés au contrôle des cerfs-volants. Aujourd’hui, 10 ans plus tard, l’énergie éolienne en haute altitude reste une promesse non tenue, même s’il existe encore des entreprises engagées dans ce domaine. Je continue à penser que cette technologie peut jouer un rôle dans l’avenir, mais elle ne changera pas la donne comme elle semblait pouvoir le faire il y a 10 ans.

2019Greta Thunberg : la tempête inattendue.  En 2018, j’ai publié un billet dans lequel j’examinais les tendances du mème « changement climatique », en concluant que l’intérêt du public pour ce dernier était en déclin et que bientôt plus personne ne s’y intéresserait. J’avais tort : en 2019, Greta Thunberg est apparue, changeant tout. Comme je l’ai écrit dans un post ultérieur, j’ai commis l’erreur classique que tous les prévisionnistes font : penser que les tendances passées seront aussi les tendances futures. Parfois c’est vrai, parfois c’est une erreur fatale, comme dans le cas présent. Il est curieux de voir comment la jeune Suédoise a joué dans le monde réel le rôle que le personnage d’Asimov, « La Mule », a joué dans la série « Fondation » : quelque chose d’extérieur aux statistiques et d’imprévisible par les modèles.

Il y a peut-être d’autres bonnes et mauvaises choses que j’ai dites, après tout, j’ai calculé que j’ai infesté le Web avec quelque chose comme 3 millions de mots, jusqu’à présent ! Donc, si vous vous souvenez de quelque chose que j’ai écrit et qui était totalement faux ou juste, dites-le moi dans les commentaires, je verrai à l’ajouter comme note à ce post.

Dans l’ensemble, j’aurais peut-être pu faire mieux, mais je pense que si Lady Cassandra me voit d’où elle est maintenant, chez Hadès, elle peut hocher la tête en signe d’approbation !

 

Ugo Bardi enseigne la chimie physique à l’Université de Florence, en Italie, et il est également membre du Club de Rome. Il s’intéresse à l’épuisement des ressources, à la modélisation de la dynamique des systèmes, aux sciences climatiques et aux énergies renouvelables.

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