mardi 25 février 2020

Ordre exécutif

Article original de James Howard Kunstler, publié le 10 février 2020 sur le site kunstler.com
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr



Le bâtiment fédéral de San Francisco par Thom Mayne


Dans cette pause entre les expéditions passées et futures de l’État profond, et l’avènement du virus Corona dans toutes les régions du monde, nous nous arrêtons pour examiner le décret de M. Trump exigeant que les nouveaux bâtiments fédéraux soient conçus dans un style classique. Cette directive a fait exploser des têtes dans l’aile culturelle du Wokesterisme-progressiste, puisque le culte du pouvoir gouvernemental a remplacé la religion pour eux et que les bâtiments fédéraux sont leurs églises – les lieux d’où sont lancées des encycliques aux masses sur ce quelles peuvent penser et dire,  quelle salle de bain elles doivent utiliser, et surtout désigner ceux dont la vie et les moyens de subsistance peuvent être détruits pour avoir été qualifiés d’hérétiques.



La religion du Progrès – sous divers noms – s’est développée depuis plus d’un siècle, basée sur l’idée que l’abondance matérielle des sociétés techno-industrielles devrait être gérée de façon centralisée par les bureaucraties nationales, conduisant finalement à un nirvana de parfaite équité. Ce qui est toujours négligé, c’est que cela se fait par la coercition, en bousculant les gens, en leur disant quoi faire et comment penser, et en confisquant leurs biens ou en leur retirant leurs privilèges s’ils semblent avoir trop de l’un ou l’autre. Vous pouvez observer un concentré de cette doctrine dans la fournée actuelle des aspirants du Parti Démocrate à la Maison Blanche.

L’architecture, qui exprime tout ce qui est vaguement appelé « Modernisme », principalement parce qu’elle était censée représenter l’essence de tout ce qui est à la mode, et l’idée de contraindre un monde injuste à l’équité universelle, l’architecture, donc, a régi l’élite de la classe dirigeante depuis que Karl Marx a recraché sa bouillie de griefs sociaux dans la littérature. La Première Guerre mondiale a vraiment scellé l’accord pour le Modernisme. Le massacre à l’échelle industrielle – bien décrit dans le film récent, 1917 – a tellement horrifié les élites que la branche architecture de l’élitisme au pouvoir a décidé de tirer la chasse d’eau sur tout le baratin agressif, tel qu’il s’exprime dans l’emphase des bâtiments historiques, en les remplaçant par de simples clapiers de style approximatif. Toute une théologie métaphysique a été construite pour justifier cette tentative de refonte totale de la race humaine. « Moins, c’est plus… » et ainsi de suite.

Pendant ce temps, Staline et Hitler, qui persistaient dans la sale besogne de l’architecture néoclassique, ont somptueusement bousillé ce thème pour toujours, tandis que la Seconde Guerre mondiale réaffirmait le besoin de nettoyer le monde de tout ce symbolisme immonde. Dans les années 1950, le Modernisme domine la scène en tant qu’architecture de la Décence et de la Démocratie. Il s’est très vite exprimé dans celle qui a glorifié l’Amérique du business, c’est-à-dire les rangées de gratte-ciel en verre dressés le long des grandes avenues du centre de Manhattan, puis de tous les autres centres-villes d’Amérique. En peu de temps, les vieux bâtiments gouvernementaux d’autrefois devenant obsolètes, ils furent eux aussi remplacés par les sucreries des pièces montées du Modernisme, puis par les bibliothèques universitaires, et enfin par … n’importe quoi.

Le problème de l’architecture moderne si innovante est que les bâtiments durent longtemps et que les dates s’effacent avec l’histoire, et si vous détestez l’histoire, vous créez un problème. Le monde est un lieu agité. La principale caractéristique de ce moment particulier est que la société techno-industrielle est entrée dans une contraction épique qui présage un effondrement dû à des surinvestissements dans l’hyper-complexité. Cette hyper-complexité s’est parfaitement exprimée dans l’architecture ces derniers temps, dans les surfaces tordues et torturées de gigantesques bâtiments conçus par des ordinateurs, avec de très faibles chances d’être entretenus, voire d’être utiles, alors que nous entrons dans une nouvelle ère de pénurie matérielle et de diminution des espérances – en particulier celle d’atteindre ce nirvana d’équité conçu par la technocratie.

Bien sûr, les mandarins de la classe supérieure de l’élite, en particulier les pontes des écoles d’architecture, ne peuvent pas supporter l’idée que les choses évoluent de cette façon. Leur théologie de la mise au goût du jour, de « l’avant-garde », n’est qu’une question de mode. Le fait que les choses se démodent leur a donné l’occasion de s’enrichir en exploitant toujours plus de nouvelles modes, de continuer à prétendre surfer sans cesse sur cette vague avant-gardiste, dont ils tirent leur statut. Et cette recherche incessante du statut, et du pouvoir qu’il confère, dément et trahit toute l’entreprise qui consiste à représenter le nirvana ultime de l’équité, en révélant les fraudes mensongères qu’elle incarne.

Le retour en arrière de Trump vers le classicisme est certainement un mouvement Don-quichottesque, même si l’on peut faire valoir qu’il s’agit d’un style national, du moins des premières années des États-Unis, lorsque ce mode de construction était censé représenter la démocratie de la Grèce antique et la dignité de la république romaine – d’où l’architecture gréco-romaine.

Quelques éléments à prendre en considération : nous allons devoir réduire l’échelle des choses que nous construisons. Le côté grandiose de cette avant-garde d’aujourd’hui est sur le point de passer de mode. Les bureaucraties nationales vont se réduire, si elles ne disparaissent pas complètement, tout comme les bâtiments qui abritent leurs activités.

Nous allons avoir besoin de bâtiments qui ne se démodent pas, afin de pouvoir oublier cet « avant-gardisme », et le classicisme a la vertu d’être intemporel – ou du moins il l’a été pendant longtemps. Ces nouveaux bâtiments devraient pouvoir être réutilisés de manière adaptative au fil des générations, voire des siècles. Ils devront probablement être construits avec des matériaux non exotiques, à savoir la maçonnerie et le bois, car les pénuries auxquelles nous sommes confrontés incluront de nombreux éléments modulaires fabriqués en usine, allant de la plaque de verre à la charpente en aluminium, en passant par les poutres-I en acier et le placoplâtre, toutes choses qui nécessitent des chaînes d’extraction et de fabrication complexes et élaborées.

Une vertu du classicisme est qu’il utilise des dispositifs structurels qui permettent aux bâtiments de tenir debout : arcs, colonnes, colonnades. Ceux-ci sont reproductibles en modules ou en baies selon des échelles allant du plus petit au plus grand. Ces dispositifs expriment honnêtement la solidité tectonique d’un bâtiment selon la réalité des forces gravitationnelles. Une vertu cachée du classicisme est qu’il est basé sur la représentation en trois parties de la nature humaine : le tout et les parties qui le composent existent dans des hiérarchies imbriquées. C’est le cas des colonnes avec des chapiteaux placés sur une base, des fenêtres avec leurs appuis, leurs châssis et leurs linteaux, et de l’ensemble du bâtiment de la base au toit. L’architecture classique suit des systèmes de proportion universellement présents dans la nature, comme les éléments de la suite de Fibonacci, qui se retrouvent dans tout, de l’auto-assemblage des coquillages à la croissance des branches d’arbres [nombre d’or et fractales, NdT]. Ainsi, le classicisme nous lie à la nature et à notre propre humanité.

Université de Virginie par Thomas Jefferson
Les ornements classiques – les guirlandes, les moulures, les entablements, les cartouches, les corbeaux, les festons et autres – ne sont pas obligatoires, mais, bien sûr, ils fournissent également un moyen d’exprimer notre place dans la nature, qui est une voie d’expression vers la vérité et de la beauté.


Le Modernisme ne se soucie pas de la vérité et de la beauté ; il se soucie du pouvoir, en particulier du pouvoir de coercition. Beaucoup de gens comprennent cette dynamique, et c’est l’une des raisons pour lesquelles ils détestent les bâtiments modernistes. Le principal impératif du Modernisme était de nous éloigner de la nature, puisque c’est la nature humaine qui a provoqué toutes les horreurs du XXe siècle et qui a ainsi révolté les élites intellectuelles. Le résultat en a été une architecture dénaturée de la machine, et une animosité contre ce que signifie être un humain situé dans la nature.

Nous ne reviendrons probablement pas à un classicisme formel, car la contraction à venir ne nous laissera qu’un monde de bricolage avec tout ce que nous pourrons récupérer des détritus restants. Mais tôt ou tard – certainement bien après que M. Trump se soit décomposé en ses molécules constitutives – nous reviendrons à une architecture qui sera basée sur notre place dans la nature, alors ne vous enflammez pas pour ce nouvel ordre exécutif de Trump exigeant que les nouveaux bâtiments fédéraux soient conçus dans un style classique, même si le New York Times le souhaite.

Too much magic : L'Amérique désenchantée 

James Howard Kunstler

Pour lui, les choses sont claires, le monde actuel se termine et un nouveau arrive. Il ne dépend que de nous de le construire ou de le subir mais il faut d’abord faire notre deuil de ces pensées magiques qui font monter les statistiques jusqu’au ciel.

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