samedi 12 décembre 2020

L’heure d’une nouvelle chasse aux sorcières ?

Article original de Ugo Bardi , publié le 23 novembre 2020 sur le site CassandraLegacy
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

La pandémie pourrait changer plus de choses que vous ne l’auriez imaginé.

Un détail de « Persée et Méduse » de Benvenuto Cellini, un groupe de statues créé en 1554 et actuellement à Florence, en Italie

Il est considéré comme une œuvre d’art, mais il est également remarquable par la représentation détaillée d’un acte extrêmement violent : la décapitation de Méduse, représentée sous la forme d’une jeune femme dans le groupe. Il est rare de noter que cette pièce a été créée au milieu de la montée d’une vague de violence contre les femmes en Europe, exterminées comme des sorcières. Il est clair que la scène de Cellini est influencée par cette tendance, même si les sorcières étaient normalement brûlées sur le bûcher plutôt que décapitées. (mais c’était aussi une tradition !)

 

Quelle période historique a connu le plus grand nombre de chasses aux sorcières ? Si vous avez répondu « le Moyen Age », vous vous êtes trompé. Surpris ? Ne savons-nous pas tous que le Moyen-Âge, c’était les « Âge des ténèbres », une époque de barbarie et de superstition, c’est sûrement à cette époque que les sorcières étaient chassées et brûlées. Qui n’a pas vu le clip « Burn the Witch«  des Monthy Python ? Il se déroule dans un cadre typiquement médiéval.

Mais, non. Brûler les sorcières n’est PAS une chose médiévale. Regardez les données. Les procès et les exécutions pour sorcellerie ont repris bien après la fin officielle du Moyen Âge, vers la fin du XVe siècle.

Au plus fort de cette frénésie meurtrière, environ 2500 personnes par an étaient brûlées en Europe, pour un total estimé de 50 000 à 100 000. Ce n’est pas un chiffre très élevé par rapport à la population de l’époque, mais un nombre significatif, néanmoins.

Pourquoi cela s’est-il produit ? Pourquoi les Européens étaient-ils obsédés par l’idée de tuer des gens, principalement des femmes pauvres, qui ne faisaient pas ou peu de mal à qui que ce soit ? Et qui étaient ces sorcières, de toute façon ? Il y a une longue histoire à raconter ici, alors essayons d’en condenser les points principaux.

L’idée que des femmes malfaisantes utilisent des poisons et des sorts magiques pour tuer des gens est très ancienne et elle apparaît dans de nombreuses cultures humaines. Le premier rapport sur ce sujet qui comporte des chiffres vient de l’historien romain Titus Livius (59 avant JC – 17 après JC) qui nous raconte deux épisodes de chasse aux sorcières qui ont eu lieu en 331 avant JC et 180 avant JC. Dans les deux cas, une vague d’exécutions (peut-être quelques milliers) a eu lieu après qu’une maladie mystérieuse et mortelle ait balayé le pays. La plupart des personnes exécutées étaient des femmes, accusées d’avoir empoisonné la population.

Hormis le rapport de Livius, les sorcières (parfois appelées strigae en latin) existent dans la littérature de l’époque romaine principalement en tant que créatures fictives. Mais nous lisons des histoires de femmes malfaisantes qui empoisonnent des gens dans le monde réel. Un de ces cas est celui de Munatia Plancina, une noble femme accusée d’avoir empoisonné Germanicus, un général populaire, à l’époque de l’empereur Tibère. Plancina aurait pu être condamnée à mort pour veneficium, mais elle s’est suicidée avant son procès.

Il semble donc qu’à l’époque romaine, les femmes n’étaient pas normalement la cible d’une extermination massive, mais elles pouvaient être punies comme des meurtrières diaboliques. Et, en effet, la diffamation des femmes ne manque pas dans la littérature romaine. À titre d’exemple, Sénèque (que l’on dit parfois être un homme sage) aurait écrit que « Lorsqu’une femme pense seule, elle pense mal » [evil, NdT].

Ce n’est peut-être pas la faute de Sénèque s’il a vécu dans la société la plus masculiniste de l’histoire. Mais je pense que les Romains avaient noté une chose que nous savons bien : que le nombre d’enfants qu’une femme a est inversement proportionnel à son degré d’instruction. Il s’ensuit que, pour avoir leurs légions, les Romains ont dû faire toutes les choses que nous associons aujourd’hui à une politique « nataliste » : maintenir les femmes à la maison dans une position de subordination. Tant qu’elles conservaient leur rôle, elles étaient plus ou moins en paix. Sinon, elles pouvaient être sévèrement punies.

Les choses ont changé lorsque l’Empire romain s’est effondré (et, incidemment, le dernier empereur romain qui a vraiment dirigé l’Empire d’Occident était une femme, Galla Placidia). C’est la période de turbulences qui a conduit le christianisme à prendre le dessus — une religion qui prétendait que tous les hommes et les femmes étaient également fils et filles de Dieu. Bien sûr, l’application pratique du christianisme était souvent loin des idéaux qu’il prétendait défendre, mais c’était un changement qui était nécessaire à l’époque. Et il était clair pour les premiers chrétiens qu’il n’existait pas de « sorcellerie ». Non pas que certaines femmes ignorantes ne puissent pas se bercer d’illusions sur la possibilité de faire un pacte avec le diable, mais elles devaient être éduquées, et non pas punies.

Avec ce changement, la voix des femmes a commencé à se faire entendre. Et quelle voix ! Pensez à Perpétue de Carthage et à son journal (« Passio »), écrit peut-être au début du IIIe siècle. Si vous le lisez, faites attention, car c’est un document puissant, qui n’est pas destiné aux faibles. Il a fallu du temps, mais au fil des siècles, la voix des femmes s’est fait de plus en plus entendre : forte, claire, émouvante. Il suffit de penser à des personnages comme Hildegard Von Bingen (1098 – 1179), à la fois intellectuelle et mystique, elle aurait été impossible à imaginer même à l’époque romaine. Pensez aussi à Héloïse (1100-1164) et à ses lettres passionnées à son amant Abélard. Ou encore Marguerite Porete (1250/1260 – 1310), la mystique béguine auteur du « Miroir des âmes simples ». (essayez de le lire, si vous avez le temps, il est fantastiquement étrange, sinistre et émouvant). Et bien d’autres encore.

Et puis, quelque chose a changé, encore. Avec la fin du premier millénaire, l’Europe a traversé une crise de sur-croissance. Avec les guerres, il y a eu des famines, la première en 1315. Elle a précédé la peste noire qui devait arriver en 1346 et qui allait se poursuivre pendant des siècles par vagues intermittentes. Ce fut une transformation douloureuse qui allait faire de l’Europe une péninsule d’Eurasie arriérée, une forge d’empires.

L’Europe ne menait pas seulement des guerres extérieures, mais aussi des guerres intérieures contre des ennemis intérieurs perçus comme tels. Ici, nous devons faire une brève digression pour examiner la relation entre hérésie et sorcellerie. Les deux sont souvent considérés comme étant presque identiques, mais ce n’est pas le cas. Les deux ont des éléments de contestation contre les vues religieuses dominantes, mais les sorcières sont surtout des femmes pauvres qui font le trafic d’herbes médicinales. Les hérétiques, au contraire, étaient souvent des intellectuels de quelque réputation. Elles étaient également liées à des mouvements politiques qui défiaient les pouvoirs de leur temps – c’était une toute autre histoire.

Au début du Moyen Âge, les questions de foi étaient censées être résolues par des discussions, c’est la raison d’être des conseils œcuméniques des églises chrétiennes. C’est seulement lorsque la situation politique en Europe s’est détériorée que l’Inquisition de l’Église catholique a été mise en place en 1250. Malgré la dureté du système judiciaire qui commençait à apparaître, les hérétiques avaient normalement la possibilité de se rétracter et d’abjurer leurs « erreurs ». De cette façon, ils pouvaient éviter les formes de punition les plus sévères. Il est remarquable que beaucoup d’entre eux aient refusé, y compris Marguerite Porete qui fut brûlée sur le bûcher en 1310. Galileo Galilei n’a pas été aussi courageux lorsqu’il a été jugé pour hérésie en 1633. Il s’est sauvé en abandonnant sa « fausse croyance » selon laquelle la Terre tournait autour du Soleil.

Avec le temps, les choses ont empiré : les États européens avaient besoin de soldats pour leurs campagnes de part le monde et les femmes devaient retourner dans leur foyer pour devenir des machines à fabriquer des enfants. L’hérésie a commencé à se superposer à la sorcellerie en tant que crime. Et il faut savoir que les sorcières ne pouvaient pas simplement répudier leurs fausses croyances pour échapper au feu : elles étaient censées avoir commis des crimes odieux pour lesquels elles devaient être punies, même si elles pouvaient se repentir. Jeanne d’Arc (1412-1431) a été brûlée sur le bûcher après avoir été accusée de plusieurs crimes, dont l’hérésie et la sorcellerie. Elle n’a pas eu le choix de survivre : son destin a été scellé lorsqu’elle a décidé d’abandonner son rôle traditionnel de femme soumise.

La publication en Allemagne du livre de Kramer et Spengler « Malleus Maleficarum » (Le marteau des sorcières) (1486) a donné une forte impulsion à la punition des sorcières au même titre que celle des hérétiques. Cette horrible diffamation, qui reprochait aux femmes une vision misogyne typique de la Rome antique, est à l’origine de la rupture du barrage.

Ainsi, pendant au moins deux siècles, les femmes en Europe ont pu être accusées de sorcellerie et brûlées. Et beaucoup d’entre elles l’ont été. Bien sûr, personne ne voulait exterminer les femmes, ils en ont juste tué un nombre suffisant pour donner l’exemple aux autres, afin qu’elles restent à leur place. Il est difficile d’évaluer si cela a bien fonctionné, mais la chasse aux sorcières était certainement un élément important de leur époque. C’est ce qui ressort clairement du grand nombre d’images que nous avons de personnes brûlées sur le bûcher, mais aussi de la résilience du concept. Le terme est toujours populaire chez nous, de nos jours, et nous l’utilisons pour décrire la persécution des gens pour leurs croyances sur des bases superstitieuses ou idéologiques.

Bûcher de sorcières en Allemagne en 1550.
Note de l'auteur

Notez les détails macabres, les méthodes d'exécution et le cadre dans lequel elle a eu lieu sont tous étudiés pour impressionner, effrayer et intimider les gens. Une première version de la méthode "choc et effroi", bien connue de nos jours.

Ce n’est que plus tard que les femmes ont commencé à retrouver une voix dans la société occidentale. La révolution industrielle a rendu les femmes utiles en tant qu’ouvrières et cela a généré le besoin d’un certain degré d’instruction pour elles (on a également découvert que les femmes faisaient d’excellents tireurs d’élite). Ce fut un processus progressif, et n’oubliez pas que ce n’est qu’en 1920 que le droit de vote a été accordé aux femmes aux États-Unis. Mais, avec le temps, nous sommes arrivés à la situation actuelle où « l’égalité des sexes » est devenue la règle.

Mais maintenant ? N’oubliez pas que les bûchers de sorcières sont souvent associées à des fléaux et à un stress pour la société. Nous subissons beaucoup de stress et, en ce qui concerne les fléaux, nous en connaissons un en ce moment même. Alors, pourrions-nous assister à une nouvelle ère de chasse aux sorcières en Occident ? Je veux dire pas seulement au sens figuré, mais avec des gens – surtout des femmes – réellement exécutés ?

Bien sûr, nous avons tendance à penser que nous sommes bien trop éclairés pour brûler des sorcières, de nos jours. Mais les choses changent vite. La réaction aux pandémies actuelles prend différentes formes, l’une d’entre elles est l’attitude typique face aux catastrophes naturelles : chercher un bouc émissaire. Dans ce cas, le bouc émissaire prend une forme différente de celle des boucs émissaires typiques des temps passés. Alors que les sorcières étaient censées avoir activement causé des fléaux, aujourd’hui la colère est dirigée contre les « négationnistes de la Covid« , non seulement les personnes qui nient l’existence du virus (elles sont rares, mais elles existent), mais souvent contre celles qui doutent simplement de la conception générale des remèdes à la pandémie, aux confinements et autres.

Jusqu’à présent, les « négationnistes » sont considérés plus ou moins de la même manière que les hérétiques au Moyen Age. Ils sont censés être doucement poussés à abandonner leurs fausses opinions et, bien sûr, on les empêche de les diffuser. Dans certains cas, les négationnistes sont considérés comme quelque peu dérangés ou même fous pour leur « fausse croyance » – une position qui rappelle beaucoup les procès pour hérésie d’autrefois.

Mais, à l’avenir, pourrait-on assister à la même évolution qu’à la fin du Moyen-Âge, c’est-à-dire à un mouvement visant à punir activement les négationnistes ? Cela pourrait très bien être le cas. La dernière vague de chasse aux sorcières, celle qui a eu lieu dans les années 50 aux États-Unis contre de supposés communistes, n’avait pas de connotations anti-féministes spécifiques. Mais les choses changent et il y a des éléments clairs qui montrent que la lutte entre hommes et femmes n’est pas terminée. Regardez cette pièce de statuaire de Luciano Garbati, récemment installée à New York.

Elle montre une femme qui vient de décapiter un homme. C’est, de toute évidence, la version symétrique et opposée de la « Méduse » de Cellini. Cette image, outre qu’elle ne correspond pas, même de loin, à la pièce précédente en termes de qualités artistiques, est inquiétante. Elle montre que les hommes et les femmes de notre époque ne trouvent pas de juste milieu dans le respect mutuel, mais ont tendance à se battre pour la domination. Et, historiquement, nous savons que les hommes ont tendance à gagner cette lutte.

La pièce de Garbati, tout comme celle de Cellini, n’est qu’un symptôme de la lutte actuelle. Si la bataille s’intensifie encore plus, comme cela semble être le cas, nous pourrions bien assister à un fort retour de bâton contre les femmes en Occident. Se pourrait-il que les femmes soient à nouveau accusées de comploter des choses sombres et désastreuses contre l’humanité ? Et peut-être qu’elles seraient brûlées sur le bûcher ? Je ne sais pas, mais certains indices que j’ai lus sur le Web sont inquiétants. Prenez ce commentaire pour le Malleus Maleficarum qui est apparu sur Google Search. Avec un peu de chance, c’est censé être une blague…. peut-être. Et ce n’est pas la seule de ce genre qui apparaît sur le site.

Il y a eu un vrai problème de sorcellerie dans ma ville. Une fois ce livre obtenu, moi et quelques copains avons créé une guilde de chasseurs de sorcières. Nous avons passé de nombreuses semaines à faire le travail du Seigneur et maintenant il n’y a plus de problème de sorcières dans la ville, les gens se sentent en sécurité, et on trouve souvent des enfants qui jouent la nuit sans que leurs parents ne s’inquiètent, et chaque fois que moi et les gars trouvons une sorcière, toute la ville peut assister à un bon vieux barbecue… Ce livre a eu un tel impact sur moi et sur la communauté dans son ensemble. Je ne sais pas vraiment comment terminer ce post de manière appropriée, mais je recommande vivement ce livre à toute personne qui pourrait avoir un problème de sorcellerie dans sa communauté ou qui soupçonne qu’il y a des sorcières en ville. Merci pour votre lecture, j’espère que vous l’avez trouvé utile et je vous souhaite une bonne journée.

Comme d’habitude, l’avenir est impossible à prévoir. Mais n’oubliez jamais que l’avenir vous prend toujours par surprise. Les temps sont peut-être durs, mais un jour, les hommes et les femmes apprendront à vivre en harmonie les uns avec les autres. Même Benvenuto Cellini, après tout, nous montre une belle image de Méduse, non pas comme un monstre mais comme une femme. Peut-être avait-il lui aussi compris que les hommes et les femmes ne sont pas des ennemis les uns pour les autres.

Et, alors que je réfléchissais à ces questions, il m’est revenu à l’esprit la chanson de Leonard Cohen « Jeanne d’Arc » — belle, douce, émouvante et délicate. Que ces temps ne reviennent jamais – ou du moins qu’on puisse l’espérer.

Ugo Bardi enseigne la chimie physique à l’Université de Florence, en Italie, et il est également membre du Club de Rome. Il s’intéresse à l’épuisement des ressources, à la modélisation de la dynamique des systèmes, aux sciences climatiques et aux énergies renouvelables.

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