vendredi 31 août 2018

Les banques ne sont pas des intermédiaires de fonds prêtables et pourquoi cela compte

Article original de Zoltan Jakab et Michael Kumhof, publié en mai 2015 sur le site Bank of England
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

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Depuis la Grande Récession, les banques sont de plus en plus intégrées dans les modèles macroéconomiques. Cependant, cette intégration est confrontée à de nombreux problèmes non résolus. Cet article montre que nombre d’entre eux sont imputables à l’utilisation du modèle d’intermédiation des fonds prêtables (IFP). Dans le modèle IFP, les prêts bancaires représentent l’intermédiation de l’épargne réelle, ou des fonds prêtables, entre des épargnants non bancaires et des emprunteurs non bancaires. Mais dans la réalité, la fonction clé des banques est la fourniture de financement, ou la création d’un nouveau pouvoir d’achat monétaire au moyen de prêts, pour un seul agent, à la fois emprunteur et déposant. La banque crée donc son propre financement, les dépôts, en acte de prêt, dans une transaction sans aucune intermédiation. Les tiers sont uniquement impliqués dans le fait que l’emprunteur/déposant doit être sûr que d’autres accepteront son nouveau dépôt en paiement de biens, de services ou d’actifs. Cela n’est jamais remis en cause, car les dépôts bancaires sont le moyen d’échange dominant de toute économie moderne.



En outre, si le prêt est destiné à des investissements physiques, ce nouvel emprunt et cet argent sont les facteurs qui déclenchent les investissements et, par conséquent, de par l’identité nationale des comptes bancaires de l’épargne et de l’investissement (pour les économies fermées), l’épargne est donc une conséquence et non une cause de tels prêts. L’épargne ne finance pas les investissements, ce sont les financements qui financent l’épargne. Affirmer le contraire confond les rôles macroéconomiques respectifs des ressources (épargne) et de l’argent-dette (financement).

Le document montre que cette description du rôle des banques dans le financement par la création monétaire (FCM) peut être trouvée dans de nombreuses publications des principales banques centrales du monde. Ce qui a été beaucoup plus difficile, c’est l’incorporation des perspectives du FCM dans les modèles dynamiques d’équilibre général stochastique (DEGS) qui peuvent être utilisés pour étudier le rôle des banques dans les cycles macroéconomiques. Les modèles DEGS sont le fer de lance de la macroéconomie moderne et constituent un outil clé dans l’analyse des politiques macroprudentielles. Ils étudient les interactions de plusieurs agents économiques qui optimisent leur utilité ou leurs objectifs de profit au fil du temps, sous réserve de contraintes budgétaires et de chocs aléatoires.

La contribution clé de cet article est donc le développement des ingrédients essentiels des modèles DEGS avec des banques FCM, et une comparaison de leurs prédictions avec celles de modèles DEGS identiques avec des banques IFP. Le résultat de notre exercice de comparaison de modèles est que, comparés aux modèles IFP, et suivant des chocs identiques aux conditions financières affectant la solvabilité des emprunteurs bancaires, les modèles FCM prédisent des changements de taille beaucoup plus importants, beaucoup plus rapides, et ont des effets beaucoup plus forts sur l’économie réelle, tandis que le processus d’ajustement dépend beaucoup moins de l’évolution des écarts de taux d’intérêt, le principal facteur d’ajustement dans les modèles IFP.

Comparativement aux modèles IFP, les modèles FCM prévoient également un effet de levier procyclique plutôt que contracyclique, et un rôle significatif pour le rationnement de la quantité plutôt que le rationnement des prix en période de ralentissement. Nous montrons que ces prédictions des modèles FCM sont beaucoup plus en accord avec les faits stylisés que celles des modèles IFP.

La raison fondamentale de ces différences réside dans le fait que les économies dans le modèle bancaire IFP doivent être accumulées en produisant des biens supplémentaires ou en renonçant à la consommation de biens existants, processus physique par nature lent et continu. D’un autre côté, les banques FCM qui créent le pouvoir d’achat peuvent techniquement le faire instantanément et de manière discontinue, car le processus n’implique pas de biens physiques, mais plutôt la création de monnaie par l’expansion simultanée des deux côtés des bilans des banques. Bien que l’argent soit essentiel pour faciliter les achats et les ventes de ressources réelles en dehors du système bancaire, il ne s’agit pas d’une ressource physique et il peut être créé à un coût quasiment nul. En d’autres termes, le modèle IFP est fondamentalement un modèle de banques en tant qu’institutions de troc, tandis que le modèle FCM est fondamentalement un modèle de banques en tant qu’institutions monétaires.

Le fait que les banques n’aient « techniquement » aucune limite pour augmenter instantanément les stocks de prêts et de dépôts ne signifie pas qu’elles n’en ont pas d’autre. La limite la plus importante, en particulier pendant les périodes de forte expansion des cycles financiers où toutes les banques décident de prêter davantage, est leur propre évaluation des implications des nouveaux prêts pour leur rentabilité et leur solvabilité, plutôt que des contraintes externes telles que les fonds prêtables et la disponibilité de réserves à la banque centrale.

Cela nous amène finalement au modèle de banque vénérable à multiplicateur de dépôts (MD), qui suggère que la disponibilité de la monnaie de banque centrale à forte « puissance » impose une autre limite aux changements rapides de la taille des bilans bancaires. Le modèle MD ne reconnaît toutefois pas que les banques centrales modernes ciblent les taux d’intérêt et s’engagent à fournir autant de réserves (et de liquidités) que les banques l’exigent à ce taux. La quantité de réserves est donc une conséquence et non une cause du prêt et de la création monétaire.

Zoltan Jakab (FMI) et Michael Kumhof (Bank of England)

Note du traducteur

Cet article est issu d'une analyse de Bruno Bertez, Le Mystère de la Monnaie dévoilé. C'est une bombe atomique car il explique avec ses mots et l'air de rien que à volonté et quasiment sans limites par la magie des QE, les banquiers internationaux peuvent créer toute la monnaie qu'ils veulent pour acheter et financer le monde qu'ils veulent voir advenir. Vous pouvez aussi relire ma note de lecture sur le livre de Gérard Foucher, « Les secrets de la monnaie », qui en parle parfaitement. Tant qu'il reste de l'énergie bon marché, la question de la création monétaire est centrale dans toute phase de reconquête, sinon ces élites pourront racheter nos efforts, quel qu'en soit le prix. Je vous laisse avec quelques réflexions de Bruno Bertez :
 
« Je dis souvent que les élites travaillent à partir de théories économiques, monétaires et bancaires fausses. Elles le font non parce qu’elles sont plus stupides ou moins cultivées que moi mais parce que ce choix est idéologiquement surdéterminé : si elles révélaient que la profitabilité du capital  est au centre de l’économie capitaliste et que la monnaie est créée à partir de rien , à volonté par les banques , alors les oppositions politiques syndicales et sociales prendraient une autre allure, un autre profondeur, ce qu’il s’agit à tout prix d’éviter. Si on connaissait la vérité alors les contestations deviendraient radicales.
Chut il ne faut pas que cela se sache tel est le mot d’ordre implicite des élites et de leurs connivents sur toutes ces questions.

La gestion des élites occulte les causes et les effets et on les comprend : elles préfèrent faire comme si tout tombait du ciel, elles souhaitent que l’on ne parle jamais des vraies causes, elles préfèrent que la science ne soit pas explicative, pas causale. Les élites aiment le brouillard, l’obscurité des juxtapositions, corrélations et autres magies. »

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