mardi 14 janvier 2020

Donnie sort de la réserve

Article original de Dmitry Orlov, publié le 7 janvier 2019 sur le site Club Orlov
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

 

Jusqu’à présent, Donnie Trump, l’homme de Poutine à Washington, a plus ou moins fait ce qu’on lui a dit. Comme il doit être réélu plus tard cette année, c’est le moment d’évaluer ses performances jusqu’à présent, et je suis sûr que son bulletin de notes rempli par le Kremlin montre que sa note globale est « acceptable ».



Voici quelques-unes de ses réalisations les plus remarquables, énumérées sans ordre particulier :
  • Il a conduit les négociations commerciales avec la Chine dans un cul-de-sac où les Chinois font essentiellement ce qu’ils veulent tandis que les États-Unis les payent toujours plus pour le privilège d’importer leurs produits. Jusqu’à présent, son « art du deal » n’a fait qu’augmenter les importations chinoises, en même temps que le déficit commercial, et il n’y a aucune raison de penser que cela va changer.
  • Il a poussé la Réserve fédérale, déjà chancelante, dans un autre cul-de-sac : elle ne peut pas augmenter les taux d’intérêt sans mettre en faillite de nombreuses entreprises américaines et provoquer un crash boursier, et elle ne peut pas les baisser sans déclencher une crise des obligations et faire chuter le dollar américain.
  • Ses déclarations erratiques sur l’inutilité de l’OTAN en ont fait une prophétie auto-réalisatrice, à tel point que la Turquie n’est plus membre de l’OTAN que de nom, tandis que l’Ukraine, qui a stupidement inscrit l’objectif d’adhésion à l’OTAN directement dans sa constitution, en est maintenant réduite à pleurer sur l’encre répandue.
  • Il a habilement utilisé les Kurdes syriens pour démontrer au monde la valeur de l’amitié américaine en les jetant sous les chars turcs sans préavis tout en leur laissant pour seule option de se rendre au redoutable dictateur syrien Bachar Assad (ce qu’ils ont fait).
  • Il a habilement subverti son propre slogan « Make America Great Again », en réinterprétant « America » pour lui faire signifier simplement « marché boursier » –  qui est effectivement Great, en ce moment, mais peut devenir tout à fait insignifiant si quelqu’un quelque part actionne le mauvais bouton.
  • Il a magistralement joué avec les anciennes horreurs qui hantent la constitution américaine, creusant un fossé entre les états bleus libéraux et populeux [Démocrates, NdT] et les états rouges conservateurs [Républicains, NdT], pour la plupart sous-peuplés. Au niveau du Pays,  les rouges tiennent le Sénat, l’exécutif et la Cour suprême, que le vote populaire soit damné, tandis que les bleus obtiennent le prix de consolation d’une Chambre des représentants hébergeant des fous.
  • Et tout au long du processus, Donnie a été capable de maintenir un déni plausible, comme un bon agent russe doit savoir le faire, en faisant en sorte que ses ennemis politiques se ridiculisent et développent des anévrismes tout en adoptant des résolutions de destitution sans mordant.
Compte tenu de cette longue liste de succès, Donnie peut facilement tenir jusqu’à sa réélection, puis rester assis pendant quatre autres années, en regardant le pays brûler, en tweetant sporadiquement pour faire le ménage dans les délits d’initiés (mais c’est légal si vous êtes le Président) et en jouant beaucoup au golf.

Mais ces derniers temps, le paradis a connu quelques problèmes.

Jusqu’à présent, Donnie n’a rien fait qui pourrait compromettre son prix secret « Bravo Donnie, bon garçon ! » de Poutine. Mais il y a quelques jours, il s’est un peu emporté. Entre les parties de golf et les grandes portions de glace, il est carrément sorti de la réserve [indienne, NdT] et de derrière l’alignement de totems lorsqu’il a ordonné l’assassinat du général iranien Qasem Soleimani, accompagné de quelques Iraniens et Irakiens de haut rang, à l’aéroport de Bagdad.

Tuer des terroristes est un véritable sport, et l’assassinat d’Abu Bakr al-Baghdadi, le chef de ISIS en Syrie, a été approuvé. Ce qui a ajouté du piquant à cet assassinat en particulier, c’est le fait qu’ISIS était dans une large mesure une création américaine et qu’al-Baghdadi avait été cultivé à la main et connaissait personnellement feu John McCain. Les États-Unis avaient simultanément soutenu et combattu ISIS (principalement en bombardant des villes syriennes où ISIS n’était plus présent) – une partie du jeu du « mauvais hegemon / bon hegemon » que les États-Unis aiment jouer, où la CIA et d’autres espions ont mis en place quelques terroristes pour que le Pentagone fasse ensuite semblant de les exploser afin de générer une activité qui peut être utilisée pour justifier encore plus de dépenses de défense.

Mais Soleimani n’était pas un terroriste. Il était un représentant officiel d’un État souverain en mission diplomatique auprès d’un État souverain voisin, et son meurtre est un acte manifeste d’assassinat politique et, en tant que tel, un cas de crime de guerre clairement identifié. Il est difficile de dire ce qui a poussé Donnie à commettre un faux pas diplomatique aussi stupide. Peut-être qu’il essayait de surpasser son maître, qui est un tueur de terroristes accompli. Comme Poutine l’a dit, « Простить террористов – дело Бога, а мое дело – отправить их к Нему » [« C’est à Allah de pardonner aux terroristes, mon travail est de les envoyer à Lui. »] Ou peut-être que Donnie, étant un homme d’un certain âge, n’est plus vraiment opérationnel, et son cerveau n’a plus tous ses neurones à disposition.

Ou peut-être que Donnie en a tout simplement marre de ce travail. Il ne reçoit pas assez d’amour, vous savez. Les seules personnes qui l’aiment sont ses fidèles supporters dans les états pauvres du centre. Mais il n’est pas un homme issu de ce monde ; c’est un milliardaire de la côte Est qui aime se balader en jet entre les lieus les plus chics du pays des Yankees et la Floride [Là où se trouve son ranch, NdT], et il ne reçoit tout simplement pas d’amour des belles personnes qui s’y trouvent. En dehors du pays, les Européens le détestent, les Chinois le détestent avec passion, les Russes ne peuvent s’empêcher de se moquer de lui, et son idylle avec Kim Jong Un est pratiquement terminée malgré toutes les lettres d’amour désespérées. Sur le terrain, la bureaucratie de Washington est un spectacle d’horreur, et même les types de Wall Street se montrent un peu méfiants malgré les généreuses réductions d’impôts qu’il leur a accordées. Le seul endroit où il reçoit encore beaucoup d’amour est Israël, et il est trop grand pour recevoir tout son amour d’un pays aussi petit et insignifiant.

Et donc peut-être que Donnie continue de supplier Poutine de le laisser aller jouer au golf, mais Poutine continue de lui dire, « Tiens bon, Donnie, jusqu’à ce qu’on trouve comment placer Tulsi. » Il se sent un peu désespéré, et il a élaboré un plan : et s’il faisait des conneries vraiment stupides – si stupides que cela effraie Poutine pour qu’il accepte de le laisser partir jouer au golf ?

Quoi qu’il en soit, c’était une chose carrément stupide à faire pour lui. C’est comme si le chien de Poutine s’était enfui et avait tué le chat d’un voisin, et l’avait ramené à la maison, s’attendant à une tape sur la tête, un biscuit pour chien et une nuit à l’intérieur. Ce qu’il faut, bien sûr, c’est une flagellation exemplaire, mais Poutine doit la donner de manière à ce que personne ne s’en aperçoive – un déni plausible, vous savez – et cela rend la chose délicate. C’est peut-être pour cette raison que Poutine avait l’air particulièrement pensif et sombre hier soir, vêtu d’un élégant cardigan doublé de fourrure, alors qu’il assistait au service de Noël à la cathédrale de la Transfiguration à Saint-Pétersbourg (où il avait été baptisé à l’époque soviétique). En effet, il a beaucoup de choses à penser.

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Mais j’espère qu’après y avoir réfléchi, Poutine réalisera que Donnie n’a pas vraiment merdé à ce point. Voici quelques uns des points positifs de cette gaffe du point de vue russe :
  • Dans la Sainte Trinité incluant la Russie, la Chine et l’Iran, qui a combattu le Grand Satan que sont les États-Unis, c’est l’Iran qui a fait le gros du travail en mettant les États-Unis (avec son jumeau parasite Israël) au pas au Moyen-Orient. Cela a permis à la Russie et à la Chine de s’occuper de leurs propres affaires, la Russie développant des systèmes d’armes qui conduiront doucement les États-Unis à capituler militairement, tandis que la Chine fait de son mieux pour s’assurer que les États-Unis fassent faillite en douceur et sans bruit. Cela a été dur pour la société iranienne, et rien ne rassemble les Iraniens et ne les inspire plus à faire de nouveaux exploits de courage qu’un bon martyre. Les Iraniens sont maintenant très inspirés, avec une parfaite justification, pour servir jusqu’à la mort l’objectif de liquider la présence américaine au Moyen-Orient, ce qui fera passer la chute de Saïgon en 1975 pour un jour de pluie à Mar-a-Largo et rendra toutes ces bases dispersées dans tout le Moyen-Orient aussi utiles pour la sécurité nationale que celle de Guantanamo Bay, à Cuba.
  • Le général Soleimani travaillait sur de nombreuses questions, comme la lutte contre ISIS, virer les États-Unis de Syrie et d’Irak, mais le plus important est peut-être qu’il a également participé aux efforts diplomatiques visant à faire la paix entre l’Iran et l’Arabie saoudite, qui est de plus en plus réceptive aux ouvertures iraniennes après son fiasco militaire au Yémen. Ayant dépensé des sommes démesurées pour les systèmes d’armement américains, et ayant ensuite découvert qu’ils sont complètement inutiles même contre les Yéménites, sans parler d’un adversaire bien armé comme l’Iran, les Saoudiens sont impatients de se libérer de l’emprise des États-Unis et de mettre en place des dispositifs de sécurité plus efficaces. L’assassinat de Soleimani a peut-être constitué un revers tactique à ce processus, mais il a en même temps rendu celui-ci encore plus important sur le plan stratégique, tout en soulignant le fait qu’on ne peut pas faire confiance aux États-Unis.
  • L’assassinat de Soleimani a fait beaucoup de tort aux efforts déployés depuis plusieurs décennies par les États-Unis pour semer la discorde entre les sunnites et les chiites. En substance, Donnie est tombé sur une région qui grouille de haine ethnique et religieuse et a donné à ces gens quelqu’un d’autre que l’autre à haïr – lui même en personne, ainsi que la totalité de la nation qu’il est censé diriger. En temps voulu, ils en reviendront à se haïr (les habitudes millénaires sont difficiles à rompre) mais pour l’instant, une ouverture a été créée pour des efforts diplomatiques visant à faire expulser les États-Unis de la région, à faire bouillir Israël et à installer une nouvelle architecture de sécurité régionale.
Si je peux me permettre d’offrir un conseil amical, Donnie devrait s’excuser auprès de Poutine. Des excuses sincères peuvent faire des merveilles : lorsque la Turquie a abattu un avion russe au-dessus de la Syrie – une erreur tout aussi idiote – le président turc Erdogan s’est présenté devant Poutine et lui a présenté ses excuses, et Poutine, étant un chrétien exemplaire, lui a pardonné. Et puis la Russie a recommencé à importer des tomates turques, à lui vendre des armes et du gaz naturel, et à lui envoyer des avions remplis de touristes russes pour qu’ils bronzent leurs fesses pâteuses sur ses merveilleuses plages.

Et donc Donnie devrait suivre l’exemple d’Erdogan et dire : « Vladimir Vladimirovitch, je sais que j’ai fait une chose incroyablement stupide en ordonnant de tuer Soleimani, et je suis vraiment désolé. Mais regardons le bon côté des choses ! Et si je sortais complètement les États-Unis du Moyen-Orient avant la fin de mon premier mandat ? Ça ne vous plairait pas ? Et alors, en tant que grand homme de paix, je serai réélu (puisque tu insistes), je jouerai au golf et je pourrai manger de la glace pendant quatre ans, et en attendant, vous pourrez préparer Tulsi pour qu’elle me remplace en 2024 ». Et Poutine le regardera probablement d’un air vif et répondra, très doucement : « D’accord, mais à partir de maintenant, avant de bouger un doigt, d’abord tu m’en parles ».

Les cinq stades de l'effondrement

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

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