jeudi 4 mai 2017

Les leaders diaboliques : qu’est-ce qui fait fonctionner leur cerveau ?

Article original de Ugo Bardi, publié le 24 Avril 2017 sur le site CassandraLegacy
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

 

Benito Mussolini (1883-1945) a dirigé le gouvernement italien de 1922 à 1943. Au cours des dernières années de sa carrière, il a fait une série d’erreurs vraiment colossales, qui ont conduit à un désastre pour l’Italie et pour lui personnellement. Mussolini était-il fou ? Idiot ? Ou son cerveau était-il endommagé ? Nous ne pouvons pas le dire avec certitude, mais comprendre la façon dont les esprits fonctionnent, semble être de plus en plus important à notre époque.


Une tendance évidente que nous observons dans l’Histoire est que, en période de crise, les dirigeants forts ont tendance à prendre en charge et à assumer tous les pouvoirs. C’est arrivé avec les Romains, dont le système gouvernemental est passé de la démocratie à une dictature militaire gérée par des empereurs. Il semble que cela se passe aussi avec nous, de plus en plus de pouvoirs étant concentrés entre les mains de l’homme (rarement la femme) au sommet de la hiérarchie du gouvernement.
Il y a des raisons pour cette tendance. La société humaine, comme elle est aujourd’hui, ne semble montrer aucun signe d’intelligence collective. Ce n’est pas un « cerveau », il ne peut pas planifier pour l’avenir, il trébuche vers l’avant, en exploitant ce qui est disponible. Donc, d’une certaine façon, il est logique d’affecter un vrai cerveau à cette charge. Le cerveau humain est la chose la plus complexe que nous connaissons dans l’univers tout entier et il n’est pas déraisonnable d’espérer que cela pourrait mieux gérer la société qu’une populace.



Le problème est que, parfois, le cerveau au sommet n’est pas si bon, il peut même être horriblement mauvais. Comme dans le film Frankenstein Junior, même avec la meilleure volonté, nous pouvons mettre des cerveaux anormaux dans la tête de la société. Les dictateurs, les empereurs, les seigneurs de la guerre, les grands hommes, les généralissimes, les hommes forts, les magnats et autres se livrent souvent à des meurtres, des tortures et oppriment leurs sujets. Ils s’engagent aussi dans des guerres non provoquées et ruineuses, en plus d’être des pervers sexuels. Le résultat final est qu’ils sont souvent décrits comme le personnage furieux prototypique du fou diabolique de la bande dessinée ou des films, avec des yeux injectés de sang, un sourire méchant et un rire satanique.

Mais simplement définir les leaders comme « fous » ou « méchants » ne nous dit pas ce qui fait dévier leur esprit. Certains pourraient-ils être vraiment fous ? Peut-être ont-ils le cerveau endommagé ? Ou est-ce simplement un type de personnalité qui les propulse au poste qu’ils occupent ? Ce sont des questions très difficiles, car il est impossible de diagnostiquer une maladie mentale à partir du comportement public d’une personne et de ses déclarations. Faire cela, avec professionnalisme, est même considéré comme contraire à l’éthique pour les professionnels (même si cela se fait tout le temps dans le débat politique).

Ici, je ne prétends pas dire quelque chose de définitif sur ce sujet, mais je pense que nous pouvons apprendre beaucoup, si nous examinons le cas bien connu de Benito Mussolini, le « Duce » italien de 1922 à 1943, comme exemple de comportement qui peut être considéré comme insensé et typique des dictateurs et des dirigeants absolutistes.

Les erreurs commises par Benito Mussolini, lors des dernières étapes de sa carrière de Premier ministre italien, ont été vraiment colossales, notamment en déclarant la guerre aux États-Unis en 1941. Permettez-moi de vous donner un exemple moins connu, mais très significatif. En octobre 1940, l’armée italienne a attaqué la Grèce depuis l’Albanie, une histoire que j’ai analysée lors d’une publication précédente.

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Cela impliquait de traverser les montagnes de l’Épire en plein hiver. Qui, dans le monde, pourrait penser que c’était une bonne idée ? Sans surprise, le résultat a été une catastrophe militaire, les troupes italiennes souffrant de lourdes pertes, tout en étant coincées dans la boue et la neige des montagnes de l’Épire pendant l’hiver 1940-41, jusqu’à ce que les Allemands viennent à la rescousse – en force – au printemps suivant. Dans un certain sens, la campagne a été couronnée de succès pour l’Axe, car finalement la Grèce dut se rendre. Mais ce fut aussi un énorme gaspillage de ressources militaires, qui auraient pu être utilisées par l’Italie pour l’effort de guerre contre les Britanniques en Afrique du Nord. L’erreur en Grèce peut avoir été un facteur majeur dans la défaite italienne de la Seconde Guerre mondiale.

Le point intéressant de cette campagne est que nous avons les procès-verbaux des réunions du gouvernement qui ont mené à la décision malheureuse d’attaquer la Grèce. Ces documents ne semblent pas disponibles en ligne, mais ils sont rapportés par Mario Cervi, dans son livre de 1969 Storia della Guerra di Grecia (traduit en anglais sous le titre de The Hollow Legions). Il ressort clairement des minutes qu’il s’agissait de Mussolini, et de Mussolini seul, qui a poussé à lancer l’attaque au début de l’hiver. Au cours d’une réunion tenue le 15 octobre 1940, le Duce aurait déclaré que la date de l’attaque contre la Grèce avait été fixée par lui et que « cela ne pouvait pas être reporté, même pas d’une heure ». Aucune raison n’a été donnée pour avoir choisi cette date spécifique et aucun des généraux et officiers de haut niveau présents à la réunion n’a osé s’opposer et dire qu’il aurait été préférable d’attendre la venue du printemps. L’impression est que l’Italie était dirigée par un idiot bourdonnant et les résultats ont renforcé cette impression.

Qu’est-ce qui a conduit Mussolini à se comporter de cette façon ? Il est possible que son cerveau n’ait pas bien fonctionné. Nous savons que Mussolini a souffert de la syphilis, une maladie qui peut entraîner des lésions cérébrales. Mais une biopsie a été réalisée sur un fragment de son cerveau après sa mort, en 1945, et les résultats étaient raisonnablement clairs : aucune trace de lésion cérébrale. C’était le cerveau fonctionnel d’un homme de 62 ans, l’âge de Mussolini au moment de sa mort.
Mussolini est l’un des rares cas de dirigeants politiques de haut niveau, pour lesquels nous avons des preuves tangibles de la présence ou de l’absence de lésions cérébrales. Le dictateur de malheur par excellence, Adolf Hitler, aurait souffert de la maladie de Parkinson ou d’autres problèmes neurologiques, mais cela ne peut être prouvé puisque son corps a été brûlé après son suicide, en 1945. Après la capitulation de l’Allemagne, plusieurs dirigeants nazis ont été examinés à la recherche de problèmes neurologiques et, pour l’un d’entre eux, Robert Ley, un examen post-mortem a révélé un certain degré de dégâts physiques sur les lobes frontaux. Il est cependant discutable que ce soit la cause de son comportement cruel.

C’est plus ou moins ce que nous avons. Cela ne prouve pas que les leaders diaboliques ne souffrent jamais de lésions cérébrales, mais le cas de Mussolini nous dit que les dictateurs ne sont pas forcément insensés ou méchants, de la façon dont les bandes dessinées ou les personnages de films sont décrits. Au contraire, ils sont mieux dépeints comme des personnes qui souffrent d’un « trouble de la personnalité narcissique » (TPN). Ce syndrome décrit leur comportement vindicatif, paranoïaque et cruel, mais aussi leur capacité à trouver des adeptes et à devenir populaires. Donc, il se peut que le syndrome de TPN ne soit pas vraiment un « désordre », mais plutôt quelque chose de fonctionnel pour devenir un leader.

Il y a un problème : même [et surtout , NdT] dans une démocratie, la première priorité d’un politicien est d’être élu et c’est une compétence très différente de celle nécessaire pour diriger un pays. Un dirigeant affecté de TPN peut ne pas être nécessairement mauvais, mais il (très rarement elle) sera presque certainement incompétent. Cela se passe non seulement en politique, mais aussi en affaires. Je pourrais également citer les noms de certains scientifiques qui semblent être affectés par le TPN. Ils sont souvent incompétents, mais ils peuvent atteindre un certain succès, grâce à leurs aptitudes sociales qui leur permettent d’accumuler des bourses de recherche et d’attirer des collaborateurs intelligents. (Heureusement, ils ne peuvent pas emprisonner et torturer leurs adversaires !)

Le problème avec cette situation est que, partout dans le monde, les personnes touchées par le TPN visent à obtenir des postes gouvernementaux de haut niveau et souvent ils réussissent. Ensuite, gouverner un pays entier leur donne beaucoup de chances d’être non seulement des incompétents, mais le genre de personnes que nous qualifions de « criminellement incompétents ». Le genre de catastrophe susceptible d’en résulter peut être illustré, encore une fois, par le cas de Mussolini. Au cours de la campagne grecque, le Duce a ordonné à l’armée de l’air italienne de « détruire toutes les villes grecques de plus de 10 000 habitants », rapporte Cervi, ainsi que Davide Conti dans son livre L’occupazione italiana dei Balcani (2008). Heureusement, l’armée de l’air italienne de l’époque n’a pas été en mesure d’exécuter cet ordre. Mais qu’arriverait-il, si un ordre similaire était donné aujourd’hui par un dirigeant qui peut contrôler les armes atomiques ?

Ugo Bardi

Note du traducteur 

On peut aller plus loin et dire que le système électif lui-même est une des sources du problème. Il radicalise mécaniquement la population en deux camps, de plus en plus irréconciliables si la situation économique se détériore. Il faudrait introduire des mécanismes de consensus... qui existent, en plus.
 
 
 
Pour les dirigeants diaboliques et pour mémoire, l’avis de Brandon Smith:
Les globalistes sont-ils diaboliques ou seulement incompris ?

Pour les règles des dirigeants, notre récent article :
Les règles pour gouverner

2 commentaires:

  1. Choisir un Bush ou un netanyahu aurait été plus judicieux

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  2. On n'empêchera les psychopathes de conquérir le pouvoir, que lorsqu'on aura compris que nous fonctionnons au milieu d'un faisceau de lois naturelles en mouvement perpétuel, et qu'il est plus avantageux de mettre aux postes clé ceux qui savent comment ces lois fonctionnent. Même si la littérature sur ce sujet est rare, elle existe néanmoins, par exemple : La Ponérologie politique d'Andrew M. Lobaczewski (Ed. La Pilule rouge), puis toute l'oeuvre de C.G. Jung dans sa partie iconoclaste, ou Boris Mouravieff. De gré ou de force, nous y viendrons...

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