samedi 28 mai 2016

Qu’est-ce que ça fait de vivre dans une économie stationnaire?

Article original de Ugo Bardi, publié le 11 Avril 2016 sur le site Cassandra Legacy
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr



Miss Hokusai dans le Japon de la période Edo


 

Miss Hokusai est un film délicat et magnifique, qui se déroule pendant la période Edo au Japon. Il peut nous donner un sentiment de ce que c’est que de vivre dans une économie à l’état d’équilibre. Dans cette image du film, vous pouvez voir O-Ei (Miss Hokusai) avec son père, le peintre Tetsuzo, mieux connu sous son nom de plume de Hokusai.


Nous devons à Kenneth Boulding le concept que «toute personne qui estime que la croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini, est soit un fou soit un économiste». Et nous appelons à la fin de cette croissance impossible pour un état de non-croissance, de zéro croissance ou un état stable. Beaucoup de gens affirment qu’un tel état est non seulement nécessaire pour des raisons physiques, mais que c’est aussi un état souhaitable.

Dans la pratique, nous ne savons pas ce qu’une vraie société à croissance zéro pourrait être, tout simplement parce qu’il n’en a jamais existé dans le monde occidental moderne. Le seul indice que nous pouvons trouver sur la façon dont une telle société pourrait vivre, se trouve dans l’histoire. Probablement le meilleur exemple d’une telle société, proche dans le temps et très bien connue, est le Japon au cours de la période Edo, que les historiens placent entre 1603 et 1868.

Nous n’avons pas de données sur la période Edo au Japon que nous pourrions comparer à notre concept moderne de produit intérieur brut, qui est à la base de notre idée de croissance économique. Cependant, nous avons de bonnes données au sujet de la population à cette époque et il ne fait aucun doute qu’elle est restée pratiquement stable durant toute la période. Nous savons aussi que l’étendue des terres cultivées au Japon n’a pas varié pendant près d’un siècle et demi, 1720-1874 (source). Les grandes villes, comme Edo (le Tokyo moderne) ont grossi au cours de cette période, mais cela peut n’être que le résultat de personnes qui se déplaçaient loin des petites villes ou de la campagne. Dans l’ensemble, je pense que nous pouvons dire que, pendant deux siècles, le Japon de la période Edo était aussi proche d’une société à croissance zéro que l’on peut en imaginer une.

Alors, comment était la vie dans une société à croissance zéro? De toute évidence, le Japon de la période Edo est très différent de notre société. La grande majorité de la population (environ 90%) était des paysans vivant dans les villages du pays. De l’autre côté du spectre social, il y avait l’élite, la classe guerrière qui a dirigé le pays d’une main de fer et infligé des punitions sévères au moindre signe de désobéissance. Il n’y avait rien de tel que la démocratie, rien sur des concepts tels que la liberté personnelle, les droits humains ou la sécurité sociale.

Mais il serait erroné de voir la période Edo au Japon comme une dictature raide sans aucun intérêt pour nous. Entre les paysans et les guerriers, il y avait des gens que nous avons pu identifier au plus près de notre concept de classe moyenne : les artisans et les commerçants. Ces gens n’étaient pas riches, mais ils semblent avoir été raisonnablement exempt d’inquiétudes quant à leur survie à court terme. Et ils semblent même avoir été en plein essor.

Fondamentalement, tant qu’ils ne tentaient pas de se rebeller contre la classe dirigeante, ils ont été laissés en paix par le gouvernement. Ce secteur de la société japonaise était vivant et innovant. La période Edo au Japon était un pays d’artistes et de maîtres artisans dans tous les domaines : les Japonais étaient très avancés, des technologies de la métallurgie jusqu’à la fabrication du papier, et ils ont créé une culture que nous connaissons et admirons toujours aujourd’hui, des poètes tels  que Matsuo Basho jusqu’aux peintres tels que Hokusai et Hiroshige.

Aujourd’hui, nous avons un grand nombre d’œuvres de fiction, des Manga au cinéma Samurai, qui tentent de transmettre quelque chose d’une période dont, évidemment, le Japon moderne se souvient encore très bien et, probablement, avec un certain degré de nostalgie. De toutes ces œuvres, nous pouvons avoir une impression visuelle de ce que cela aurait pu être de vivre à la période Edo au Japon, en tant qu’artisan ou marchand. Et l’impression est que, oui, tant de choses étaient différentes, mais peut-être pas tellement. Partout et en tout temps, les gens sont confrontés aux mêmes troubles, défis et opportunités.

Ainsi, la classe moyenne de la période Edo au Japon vivait-elle dans un monde simple, habillée en kimonos de coton simples mais élégants, leur seule boisson était le saké, et partout où ils voulaient se rendre, ils devaient y aller en marchant avec leurs propres pieds. Mais ils semblaient être en mesure de vivre une vie épanouissante. Ils appréciaient la nature, la poésie, la littérature, la musique, et la compagnie des autres. Pas même leur gouvernement oppressif n’a pu le leur retirer.

Le film Miss Hokusai est un portrait particulièrement fidèle de la vie dans la période Edo du Japon, montrant une grande attention aux détails de la vie quotidienne. C’est un film beau et délicat, centré sur la vie de O-Ei, la fille du célèbre peintre Hokusai. Il n’y a pas de grands drames, ni de scènes de batailles ou de combats (même s’il y a quelques éléments de surnaturels). Mais c’est un portrait inoubliable de la vie humaine, qui transcende son contexte historique et nous dit quelque chose de ce que cela signifie d’être humain partout dans le monde.

Nous ne pouvons pas dire si, dans l’avenir, nous serons en mesure d’atteindre une société mondiale à croissance zéro telle que le Japon l’a fait au cours de la période Edo. Les empires vont peut-être continuer à croître et à chuter comme ils l’ont fait au cours des derniers millénaires. Ou, peut-être, nous serons en mesure de créer une société stable dans le monde entier, qui pourrait ressembler à l’ancien Japon. Est-il nécessaire d’avoir une dictature dure comme elle l’était alors? Nous ne pouvons pas dire à coup sûr, bien qu’il soit possible que, dans le but de maintenir la stabilité, il soit nécessaire de bloquer la mobilité sociale et de réprimer toute tentative de rébellion. Mais, en tout cas, rien ne peut faire cesser les êtres humains d’être humains. L’avenir reste ouvert et il sera ce que nous voulons qu’il soit.

Ugo Bardi
 

Note du traducteur

Le film est magnifique, mais comme fan de Miyazaki et de cette veine de cinéastes japonais, je ne suis sans doute pas un critique très acerbe. Le texte de Bardi et son parallèle avec la croissance zéro mérite réflexion et intérêt pour se projeter dans une futur possible. Son dernier chapitre, qui reprend l'idée qu'un système politique autoritaire pourrait/devrait permettre la stabilité, détonne avec les textes de cet auteur. Mais là encore, la question mérite d'être posée. Ordo Ab Chaos?

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